9 Juin 2025
Poker Face // Saison 2. Episode 7. One Last Job.
La saison 2 de Poker Face continue de jouer avec les codes et les attentes du spectateur. L’épisode 7, « One Last Job », s’impose comme une synthèse inattendue de deux genres souvent opposés : le film de braquage et la comédie romantique. Ce mélange n’est pas simplement un clin d’œil aux références cinématographiques multiples qui parsèment la série depuis ses débuts, il devient ici un terrain de jeu narratif où fiction et désillusion se confrontent. Pas de coup de génie ni de déclaration d’amour bouleversante à attendre — juste des personnages qui se heurtent à la réalité, comme souvent dans Poker Face, mais avec une coloration plus mélancolique que d’habitude.
L’histoire s’ancre dans un lieu qui évoque davantage la routine et l’anonymat que l’action ou la passion : un grand magasin fictif, le SuperSave. C’est là que Kendall, vendeur un peu lunaire, tente de faire exister sa passion pour le cinéma auprès de clients désintéressés. Il connaît les dialogues des films de casse par cœur, collectionne les éditions 4K, et passe ses soirées à écrire des scénarios. L’un d’eux, intitulé One Last Job, lui semble presque trop bon pour être tourné. Il n’a pourtant jamais eu le cran de quitter son job minable pour tenter sa chance à Hollywood. Ce personnage m’évoque d’ailleurs plusieurs protagonistes rencontrés dans les épisodes précédents : ces gens qui connaissent mieux les histoires qu’ils aimeraient vivre que la vie qu’ils mènent.
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Kendall rejoint cette galerie de figures désabusées, persuadées qu’il suffit d’imiter un modèle narratif pour maîtriser son destin. Une illusion qui va se fissurer rapidement. Tout démarre quand Kendall se fait licencier par son ami d’enfance, Bill, aujourd’hui manager du magasin. Ce licenciement se veut un électrochoc pour le pousser à vivre ses ambitions, mais Kendall ne le perçoit que comme une trahison. Sur le parking, il croise Juice, un voleur au look douteux, et improvise avec lui un vol de téléviseurs. La scène aurait pu n’être qu’un moment absurde, mais elle initie un engrenage fatal. Lors d’un verre partagé, Kendall raconte à Juice le pitch de son dernier scénario — sans mesurer qu’il est en train de proposer un vrai plan de braquage.
L’idée ? Utiliser ses connaissances internes du SuperSave pour voler le contenu du coffre après le week-end du Black Friday. Le détail qui m’a le plus interpellé, c’est la façon dont il obtient la combinaison du coffre : un résidu de graisse de chips sur les boutons du clavier révèle les chiffres à utiliser. C’est ingénieux, presque trop. Le braquage, en soi, fonctionne. Jusqu’au moment où Bill tombe nez à nez avec Kendall. Et là, tout bascule : Juice surgit et l’abat froidement. Le meurtre transforme ce qui était un jeu de rôle en un drame irréversible. Le choix de cacher le corps dans un costume de Père Noël, exposé en vitrine du magasin, en dit long sur la manière dont la fiction contamine la réalité jusqu’à l’absurde.
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L’épisode réserve aussi un arc narratif centré sur Charlie, qui semble d’abord évoluer dans une autre histoire. Elle travaille désormais comme livreuse dans un restaurant indien et partage ses tournées avec Jenny, collègue bavarde et accro aux comédies romantiques. Lorsque Charlie fait une livraison tardive au SuperSave et rencontre Bill, l’épisode bifurque vers une atmosphère de romance légère, presque caricaturale. Charlie et Bill partagent un dîner dans une mise en scène qui pourrait paraître ridicule — dîner aux chandelles dans une exposition de literie — mais qui fonctionne grâce à la sincérité des échanges.
Une scène en particulier m’a marqué : celle où Bill raconte sa dispute d’enfance avec Kendall à propos de Die Hard et de sa légitimité comme film de Noël. C’est le genre de détail anecdotique qui donne de la profondeur à une relation. Mais cet élan romantique est brutalement coupé. Quand Charlie revient au magasin, Bill a disparu, et la police enquête sur le vol de 400 000 dollars. Le soupçon se porte naturellement sur lui. Le choc est d’autant plus fort que Charlie, instinctivement, refuse de croire à sa culpabilité. Son flair, combiné à son pouvoir de détecter le mensonge, la pousse à fouiller. Et ce qu’elle découvre — le cadavre de Bill travesti en Santa Claus — l’arrache définitivement à la parenthèse amoureuse.
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L’épisode est truffé de clins d’œil cinématographiques. Heat, Kill Bill, Mission: Impossible, Hors d’atteinte,… Chaque scène semble évoquer un classique. Pourtant, l’intérêt ne réside pas dans la liste de ces références. Ce qui compte, c’est la manière dont elles sont intégrées au récit, non comme des hommages gratuits mais comme des miroirs déformants pour les personnages. Kendall croit pouvoir appliquer les recettes de Heat à sa vie ; Juice pense qu’il est invincible comme un bad guy de film noir ; Charlie voudrait croire à une rencontre à la Notting Hill. Aucun n’obtient ce qu’il espérait. J’ai trouvé ça assez juste, cette idée que les récits qu’on consomme finissent par nous faire croire que la réalité peut se modeler sur la fiction.
Or, ici, tout démontre le contraire. Les plans échouent, les amours avortent, les illusions s’effondrent. La fin de l’épisode concentre tous les échecs. Juice découvre que Kendall a dissimulé une partie de l’argent ; leur affrontement vire au chaos. Kendall, paniqué, utilise un katana décoratif pour se défendre. L’image est grotesque, mais efficace : le film de samouraï au mur devient une arme dans la vraie vie, sans que Kendall ne mesure ce qu’il fait. L’accident tragique comme point d’orgue d’un délire fictionnel. Charlie, de son côté, met tout en œuvre pour faire tomber Kendall, et réussit — au prix d’une confrontation musclée avec un Juice ensanglanté mais encore debout.
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Elle déclenche une alerte de sécurité, évite les balles, et finit par neutraliser Juice dans une mise en scène digne d’un hall d’exposition électronique. Les écrans diffusent les images de Heat, la bande-son de Moby s’élève, et tout s’effondre autour d’eux. Kendall, lui, tente une ultime fuite avec le sac d’argent, mais les policiers arrivent. L’argent s’échappe dans les airs. La dernière image est presque comique : un homme seul, au milieu des billets qu’il a cru pouvoir voler comme dans un film, mais qui s’éparpillent comme un mauvais gag. Ce que je retiens de « One Last Job », ce n’est pas l’efficacité du scénario ou la qualité des références. C’est la manière dont l’épisode questionne notre rapport aux récits. Que se passe-t-il quand on vit sa vie comme un film ?
Quand on croit qu’un plan bien ficelé garantit le succès, ou qu’un regard échangé dans un rayon de supermarché suffit à faire naître une idylle ? L’épisode apporte une réponse sèche : la réalité ne suit pas les scripts. À travers Kendall, c’est le fantasme du génie méconnu qui s’effondre. À travers Charlie, c’est la volonté de croire à une pause romantique qui se heurte à la tragédie. Et même Juice, avec sa panoplie de voleur de pacotille, n’est qu’un pantin désarticulé par ses propres codes. Cet épisode marque une rupture de ton avec les précédents. Là où l’on avait vu des confrontations plus frontales (le duel cérébral dans l’épisode 5, la tension sociale de l’épisode 6), « One Last Job » opte pour une structure plus sinueuse, presque ironique.
Ce n’est pas une histoire d’enquête pure, c’est un retour de bâton émotionnel, une démonstration cruelle que tout rêve nourri de fiction se fracasse tôt ou tard. Et c’est peut-être ce qui rend cet épisode intéressant : il ne cherche pas à émouvoir ou à impressionner, mais à désarmer. En regardant des personnages s’enliser dans leurs fantasmes cinématographiques, j’ai eu l’impression de voir une version miniature de tous ceux qui attendent que la vie suive un scénario parfait. Il n’y a pas de script. Juste des décisions, des conséquences, et parfois, un Père Noël mort dans un chariot.
Note : 10/10. En bref, un épisode ultra référencé, mélangeant film de braquage avec romcom avec brio. Le meilleur épisode de la saison (et de très très loin).
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