20 Février 2026
Dès les premières images de Putain, la sensation d’être face à une série qui ne cherche pas à séduire par des artifices s’impose. Pas de filtres, pas de glorification des drames, pas de promesses de lendemains enchanteurs. C’est un regard frontal sur des existences cabossées dans un coin de Bruxelles où la lumière a du mal à filtrer au milieu des impasses. La première saison, composée de 10 épisodes, raconte l’histoire de Gigi, un adolescent dont la vie tourne autour d’un seul nœud : la relation toxique entre sa mère Anaïs et Fabrice, un homme qui ne s’est jamais libéré de ses propres démons. Ce triangle, qui s’effrite un peu plus à chaque scène, entraîne le jeune garçon dans un parcours de rupture, de fuite et, par moments, de reconstruction.
Un récit où la tendresse semble toujours sur le point de céder la place à la violence ou à la résignation. Ce qui frappe d’abord, c’est le refus catégorique de « Putain » d’offrir un regard adouci sur ce qu’elle raconte. La misère sociale, les blessures familiales, la consommation de drogues ou les erreurs de parcours : tout est montré sans détour, mais sans jamais tomber dans le pathos ou le sensationnalisme. Le choix de centrer le récit sur un adolescent en quête d’émancipation évite de faire de la série un simple défilé de détresses. Gigi n’est pas qu’un témoin passif. Il est celui qui tente, tant bien que mal, de desserrer l’étau. Son départ du foyer, motivé par le refus de sa mère de choisir entre lui et un compagnon toxique, marque le début d’un cheminement où la rue, les amis et les choix hasardeux deviennent un quotidien incertain.
L’ambiance, souvent étouffante, est servie par une mise en scène qui privilégie les espaces confinés, les regards fuyants et les silences lourds. Pas de grandes envolées lyriques, pas de musiques envahissantes : juste un décor de béton et d’asphalte, des visages marqués, et cette sensation permanente que tout peut basculer d’un instant à l’autre. La série trouve son intensité dans la relation centrale entre Gigi et Anaïs. Plutôt que d’opter pour un conflit manichéen, le scénario choisit de montrer la complexité des liens familiaux abîmés. Anaïs n’est pas un monstre, même si ses choix sont destructeurs. Elle incarne cette génération piégée entre des failles personnelles, des relations dysfonctionnelles et une incapacité chronique à prendre des décisions salvatrices.
Gigi, de son côté, oscille entre le besoin de protéger sa mère et celui de se sauver lui-même. Le dilemme est omniprésent : comment continuer à aimer quelqu’un qui ne sait pas s’aimer ni aimer en retour ? Cette question traverse la saison entière et lui donne sa matière émotionnelle la plus forte. Les dialogues, souvent directs et sans fioritures, renforcent cette tension constante. Les mots blessent plus qu’ils ne réparent. Peu de place est laissée à la tendresse, et quand elle surgit, elle semble toujours fugace, presque en sursis. Liam Jacqmin, qui interprète Gigi, porte la série avec une sobriété qui donne du relief à chaque scène. Son jeu traduit autant la révolte que l’usure intérieure d’un adolescent qui a grandi trop vite.
Face à lui, Gorik van Oudheusden compose une Anaïs ambivalente, tantôt attachante, tantôt exaspérante, toujours humaine malgré ses errances. Les rôles secondaires enrichissent l’ensemble sans voler la vedette. Les amis de Gigi, figures d’une jeunesse en marge, donnent un contrepoint à son isolement, même si leur développement reste parfois en retrait par rapport aux enjeux principaux. Ces personnages secondaires n’échappent pas complètement à certains clichés, mais ils ont le mérite d’exister sans caricature. Putain ne se contente pas de raconter une histoire de famille déchirée. La série touche à des thèmes plus vastes : la précarité, les défaillances institutionnelles, la solitude urbaine. Si l’intrigue est ancrée à Bruxelles, elle parle d’une réalité qui dépasse les frontières.
Ce réalisme social s’exprime notamment dans les décors choisis : rues vides, immeubles décrépis, intérieurs modestes. Il s’en dégage un sentiment d’abandon collectif, qui colle à la peau des personnages. Tout est fait pour rappeler que les blessures individuelles prennent racine dans un terreau social fragile. Loin de chercher à dénoncer frontalement ou à politiser le propos, la série adopte une posture plus subtile. Elle montre sans juger, elle expose sans commenter. À chacun de tirer ses propres conclusions. Le principal reproche que l’on peut faire à cette saison 1 réside dans l’irrégularité de son écriture. Après un démarrage fort, certains épisodes peinent à maintenir la même intensité. L’intrigue semble parfois stagner, les situations se répéter.
Certaines scènes, notamment celles mettant en avant les amis de Gigi ou des intrigues secondaires, paraissent moins abouties. Elles ralentissent le rythme sans toujours enrichir le propos principal. Il y a là un déséquilibre qui nuit légèrement à la cohésion de l’ensemble. Pour autant, cette irrégularité ne fait pas vaciller l’intérêt pour le fil rouge de la série. Les épisodes les plus marquants parviennent à rester en mémoire, et les failles narratives n’annulent pas la force des émotions qui traversent le récit. Le ton brut de Putain est à double tranchant. Si cette approche réaliste donne à la série son identité, elle peut aussi rebuter ceux qui cherchent un récit plus nuancé ou des échappées vers l’espoir. Certains épisodes, particulièrement sombres, laissent peu de place au souffle ou à la légèreté.
Cette cohérence dans la noirceur est un choix artistique assumé, mais il comporte le risque d’enfermer la série dans un registre trop uniforme. Tout est une question d’attentes : ceux qui apprécient les fictions sociales sans concessions y trouveront leur compte, les autres risquent de décrocher en route. Le dernier épisode de la saison n’apporte pas de résolution définitive. Il laisse les personnages là où ils sont, cabossés mais debout. Anaïs semble amorcer un lent réveil face à ses propres dérives, Gigi trace son chemin vers une forme d’autonomie encore fragile. Rien n’est figé, tout reste en suspens. Cette absence de conclusion nette est cohérente avec l’ensemble de la série. Elle reflète une vision du monde où les problèmes ne se résolvent pas en un claquement de doigts, où les blessures mettent du temps à cicatriser.
Il faudra voir si une éventuelle saison 2 parvient à capitaliser sur ces bases pour approfondir les trajectoires sans trahir ce regard brut qui fait l’identité de Putain. Ceux qui apprécient les séries psychologiques, les drames sociaux et les récits d’émancipation personnelle trouveront un intérêt à regarder Putain. Ce n’est pas une série qui cherche à plaire à tout le monde, ni à proposer un divertissement au sens classique du terme. Elle se situe dans une veine réaliste, presque documentaire, qui ne conviendra pas à ceux qui attendent un récit rythmé ou spectaculaire. Il s’agit d’une série qui demande une certaine disponibilité émotionnelle et une acceptation de la lenteur. Elle parle d’échecs, de tentatives, de liens brisés et de la difficulté à se libérer des poids familiaux.
Pas de héros, pas de méchants, juste des êtres humains confrontés à leurs propres limites. La saison 1 de Putain s’inscrit dans un registre réaliste peu exploré dans les productions télévisuelles contemporaines. Elle repose sur des performances solides et une écriture sincère qui privilégie la justesse des émotions à l’efficacité narrative. Malgré quelques longueurs et un rythme inégal, elle parvient à proposer une plongée touchante dans des existences fragiles. Ce n’est pas une série spectaculaire, ni une série conçue pour le binge-watching. C’est un récit qui se vit dans la durée, qui se digère lentement. La réussite de futures saisons dépendra sans doute de la capacité à enrichir les intrigues secondaires et à maintenir la cohérence émotionnelle sans sombrer dans la répétition.
Note : 6.5/10. En bref, Putain mérite d’être vue pour ce qu’elle est : une série humaine, imparfaite, mais sincère.
Disponible sur Sooner (ex UniversCiné / Filmo) depuis le 17 février 2026
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