14 Juillet 2025
Avec Jogo Cruzado, une série brésilienne arrivée sur Disney+, l’idée était séduisante sur le papier : croiser les dynamiques du football professionnel et celles du journalisme sportif, à travers une fiction rythmée par les tensions d’un plateau télévisé. Comme plusieurs productions récentes de Disney+, on sent la volonté de la plateforme de s’inspirer des succès des autres (ici en l’occurence Ted Lasso et The Morning Show en combinant un peu les deux pour trouver une série). Huit épisodes plus tard, le bilan reste mitigé. Correct dans l’ensemble, le résultat ne parvient pas à masquer les limites d’un format qui semble s’essouffler malgré quelques bons moments.
Un duo d'animateurs d'une émission sportive, composé d'un journaliste et d'un ancien joueur, partage le bureau de présentation malgré leur haine mutuelle.
Loin de bouleverser le genre, la série propose une proposition cohérente, mais loin d’être inoubliable. Cela reste regardable, plaisant même sur certains segments, mais sans grande originalité ni audace narrative. Quelques épisodes tirent leur épingle du jeu, mais l’ensemble ne dépasse jamais vraiment le stade du "sympa". La trame repose sur Matheus Reis, ancien joueur de foot contraint de raccrocher les crampons pour raisons médicales. Il se reconvertit – un peu malgré lui – en animateur de talk-show sportif. Le hic ? Il doit co-présenter l’émission avec Elisa Montes, une journaliste aguerrie avec laquelle il partage un passif conflictuel. À partir de là, la série mise sur les confrontations entre ces deux caractères opposés, bien épaulés par une équipe secondaire faite de producteurs, consultants et techniciens.
L’idée de voir un ex-athlète et une journaliste s’écharper sur des sujets de sport aurait pu suffire à tenir huit épisodes. Malheureusement, le scénario tourne un peu en rond. Passé l’effet de surprise du pilote, les mécaniques s’installent, les conflits deviennent attendus, et certains épisodes finissent par ressembler à des variantes du même schéma : dispute, tension, réconciliation partielle, cliffhanger. Il faut reconnaître que la série parvient à recréer l’énergie d’un plateau TV sportif. Le dynamisme visuel, les tensions en coulisse, les stratégies d’audience… Tout cela est bien capté, notamment dans les épisodes centraux. L’univers d’une chaîne de sport privée y est retranscrit avec un mélange de réalisme et de satire légère, parfois pertinent, parfois caricatural.
Mais une fois les ficelles comprises, l’effet d’immersion s’estompe. Le décor devient un simple arrière-plan pour des querelles interpersonnelles qui prennent de plus en plus de place. L’idée de traiter en parallèle les enjeux du journalisme sportif et les problématiques post-carrière d’un joueur aurait pu créer une double tension. Or, ici, c’est la rivalité Matheus-Elisa qui écrase le reste. José Loreto incarne Matheus avec une certaine justesse. Son personnage, parfois agaçant mais pas dénué de vulnérabilité, reflète assez bien ce mélange d’égo et d’incertitude typique des ex-champions qui doivent trouver un nouveau sens à leur vie. Il y a chez lui une forme de sincérité qui aide à passer les moments où le scénario tire un peu sur la corde.
Carol Castro, de son côté, donne du relief à Elisa, même si son rôle reste souvent enfermé dans une posture combative. Le personnage aurait mérité davantage de nuances : on comprend ses motivations, mais elles sont parfois survolées. Il y a des tentatives pour explorer sa solitude, ses doutes, mais cela reste secondaire. On sent que la série préfère miser sur la joute verbale plutôt que sur la profondeur émotionnelle. À vrai dire, ce sont souvent les personnages secondaires qui apportent le plus de légèreté et de fraîcheur. Suzana, la directrice de la chaîne jouée par Luciana Paes, incarne cette figure de pouvoir pragmatique, cynique, parfois manipulatrice.
Son obsession pour les chiffres d’audience amène des dilemmes intéressants, même si elle finit elle aussi par tourner en rond. Leandro Ramos, dans le rôle de l’agent de Matheus, joue un personnage plus décalé, souvent drôle sans être caricatural. Idem pour Nando Cunha, dont le rôle de commentateur hésitant ajoute une dimension presque méta au propos de la série. Quant au jeune Kauê, interprété par Gabriel Santana, il apporte une respiration bienvenue. Son arc, plus personnel, parle de pression, de fragilité et de rêves compromis. C’est peut-être l’un des rares moments où la série ose ralentir. Derrière ses airs de comédie, Jogo Cruzado tente d’aborder des sujets sociaux comme le machisme dans le sport, la santé mentale ou la précarité des carrières.
Mais ces thématiques restent souvent au second plan. Elles sont là, évoquées, parfois intégrées à une scène ou à un échange, mais rarement explorées en profondeur. C’est d’autant plus frustrant que certains sujets méritaient plus de place. Le traitement réservé aux femmes dans les rédactions sportives, par exemple, aurait pu être l’un des fils rouges. Mais au lieu de creuser ces dynamiques, la série revient systématiquement à sa dynamique centrale, celle du duo Matheus-Elisa. Il manque une forme de prise de risque sur ces angles-là. Quelques figures connues du football brésilien font des apparitions – Cafu, Bebeto, Casagrande, entre autres. Ces caméos sont bien intégrés, et donnent un vernis de crédibilité à l’univers de la série.
Pour les amateurs de foot, ce sont des clins d’œil agréables, mais qui ne changent pas fondamentalement le fond du récit. La plupart du temps, ces interventions servent à valider une discussion, à illustrer un souvenir ou à donner un peu de réalisme. C’est efficace, mais ça reste anecdotique. On aurait pu imaginer des interactions plus développées ou des enjeux narratifs liés à ces figures, mais la série choisit de rester en surface. C’est dans les deux premiers épisodes que la série peine le plus à convaincre. Le rythme est rapide, presque précipité, comme si tout devait être exposé d’un coup. Cela donne un effet brouillon, avec trop d’informations et peu de respiration. Le troisième épisode marque une sorte de stabilisation, et à partir de là, le visionnage devient plus fluide.
Mais même une fois l’intrigue installée, des baisses d’intensité persistent. Certains épisodes semblent là pour faire durer la saison, sans véritable enjeu nouveau. Cela renforce l’impression que la série aurait peut-être gagné à être plus courte, ou à assumer un ton plus tranché. La mise en scène remplit son contrat. Rien à redire sur le rythme global ou la clarté des scènes. La série alterne entre les studios, les décors extérieurs, les scènes en plateau ou dans les vestiaires avec efficacité. Le montage dynamique fonctionne bien, notamment dans les moments de tension. Mais visuellement, il n’y a pas de vraie patte. La photographie reste classique, les choix esthétiques sont sûrs, mais peu marquants. C’est efficace, mais pas mémorable.
Cela reflète finalement assez bien le ton général : une série bien produite, bien jouée, mais sans réelle audace formelle. Le ton reste celui d’une comédie dramatique légère. Il y a des moments drôles, parfois même bien sentis, avec des dialogues qui font mouche. L’humour repose beaucoup sur les situations absurdes de plateau, les egos malmenés, ou les quiproquos entre personnages. Cela dit, la mécanique humoristique finit par se répéter. Les réparties, les piques, les confrontations suivent une logique assez attendue. À force de jouer sur le même ressort comique, la série perd en impact. Un peu plus de variété dans l’écriture aurait sans doute permis de mieux maintenir l’intérêt sur la durée.
Le dernier épisode réussit à retrouver une certaine intensité. Des choix importants sont posés, les personnages sont contraints de prendre position, et l’ensemble gagne en tension. Il y a un regain d’intérêt, qui donne envie de voir ce qu’une saison 2 pourrait proposer – si tant est qu’elle sache prendre un nouveau départ. Mais ce sursaut final ne suffit pas à effacer les longueurs précédentes. Il donne un aperçu de ce que la série pourrait devenir si elle s’affranchissait de ses routines. Encore faudrait-il que la suite ose aller plus loin dans l’exploration des thèmes qu’elle esquisse. Jogo Cruzado n’est pas une série ratée. Elle se regarde facilement, elle amuse à plusieurs reprises, elle capte bien l’univers du sport spectacle et les conflits d’ego qui l’accompagnent.
Mais elle reste prisonnière d’un format classique, avec un récit qui tourne en rond et des personnages secondaires sous-exploités. Le potentiel est là, les idées aussi. Il manque surtout un peu de prise de risque, un ton plus assumé, et une volonté de sortir des sentiers battus des comédies de plateforme. Rien de honteux ici, mais rien d’incontournable non plus. Faut-il regarder Jogo Cruzado ? Cela dépend de ce que l’on cherche. Pour une série légère, sans prise de tête, avec un fond footballistique et des piques bien envoyées entre animateurs rivaux, cela peut suffire. Si l’attente porte sur une critique sociale fine, un portrait nuancé du monde sportif ou une vraie originalité narrative, alors le rendez-vous est manqué.
Note : 5/10. En bref, une production brésilienne honnête, avec des performances solides et une ambiance de plateau crédible. Mais cela ne va pas plus loin. À voir si une éventuelle saison 2 saura corriger le tir.
Disponible sur Disney+
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