8 Septembre 2025
Le format de la comédie à sketches fait partie de ces genres télévisuels qui semblent avoir vécu leur heure de gloire avant de disparaître presque entièrement des écrans. Pendant des décennies, il a occupé une place centrale dans la culture britannique, capable de faire éclore des répliques cultes et d’offrir des instantanés comiques qu’aucune autre forme ne pouvait égaler. Mais depuis une quinzaine d’années, il s’était effacé, remplacé par des sitcoms scénarisées ou par des formats courts calibrés pour les réseaux sociaux. C’est dans ce contexte que David Mitchell et Robert Webb sont revenus avec Mitchell and Webb Are Not Helping.
Une comédie à sketches mettant en vedette David Mitchell et Robert Webb.
Ce n’est pas simplement le retour d’un duo comique qui avait marqué les années 2000 avec That Mitchell and Webb Look et surtout Peep Show. C’est aussi une tentative de réinsuffler de la vie dans un genre que beaucoup pensaient condamné. En regardant l’intégralité de cette saison 1, je me suis retrouvé face à une proposition étrange : un mélange de nostalgie assumée et de lucidité sur l’état actuel de la comédie télévisée. Le résultat est inégal, parfois frustrant, mais aussi riche en moments qui rappellent pourquoi Mitchell et Webb restent des figures incontournables de l’humour britannique. Ce qui frappe d’abord, c’est l’audace même de lancer une série de sketches à l’heure où le streaming et les algorithmes dictent la rapidité du gag.
Le sketch télévisé, avec ses durées variables, ses installations parfois lentes et ses punchlines qui prennent leur temps, semble presque anachronique. Mitchell et Webb ne s’en cachent pas. Le titre même, Mitchell and Webb Are Not Helping, annonce d’entrée de jeu que le duo n’a pas l’intention de sauver le genre ni de se présenter en innovateurs. Le programme s’affiche comme une sorte de geste de résistance : continuer à faire ce qu’ils savent faire, sans chercher à coller aux codes de TikTok ou de YouTube. Ce refus d’entrer dans la logique actuelle est à la fois la force et la faiblesse du projet. On retrouve une respiration que l’humour en ligne a presque éradiquée.
Mais cette lenteur, qui pouvait sembler normale en 2006, donne aujourd’hui parfois l’impression d’un rythme figé, comme si la série était un objet sorti d’un musée. La complémentarité entre Mitchell et Webb reste la clé de voûte du dispositif. Mitchell incarne toujours ce personnage tendu, logique jusqu’à l’obsession, constamment en lutte avec l’absurde. Webb, lui, continue de jouer le contrepoint, cette figure en quête désespérée de cool, qui se jette dans le ridicule avec une confiance déconcertante. Cette équation fonctionne encore. Dans certains sketches, elle retrouve même une puissance que j’avais oubliée. L’exemple le plus réussi reste sans doute la parodie des contrôles de sécurité à l’aéroport.
Tout y est : la montée absurde des ordres contradictoires, le désespoir de Mitchell face à l’incohérence totale du système, et la folie physique de Webb coiffé d’une perruque improbable. Ce type de scène illustre parfaitement ce que le duo sait faire : transformer une expérience banale et universelle en un chaos maîtrisé. D’autres moments, comme la fameuse valise aux pouvoirs étranges ou la réinterprétation de l’interview du Prince Andrew, prouvent que Mitchell et Webb n’ont rien perdu de leur capacité à pointer les absurdités médiatiques et sociales avec un mélange de sérieux et de délire.
Mais il faut être honnête : la saison 1 contient aussi plusieurs faiblesses. Certaines idées paraissent trop évidentes ou trop longues pour fonctionner. Le sketch d’ouverture sur l’adoption des toilettes à chasse d’eau au XVIIIe siècle en est un exemple. Le concept est posé, mais il s’étire sans jamais trouver le basculement comique qui aurait pu justifier sa place. On reste devant une reconstitution historique qui ressemble plus à une démonstration qu’à une véritable blague. Il y a aussi cette récurrence autour du Sweary Aussie Drama, une parodie de soap australien saturé d’insultes. La première apparition peut faire sourire, mais la répétition lasse rapidement.
S’appuyer sur la vulgarité comme ressort comique finit par donner l’impression d’une facilité d’écriture, alors que Mitchell et Webb sont capables de beaucoup mieux lorsqu’ils s’attaquent à des constructions plus fines. Cette inconstance n’est pas surprenante pour un sketch show. Le genre repose sur une série de tentatives, dont certaines échouent nécessairement. Mais là où leurs anciennes séries donnaient le sentiment d’un foisonnement créatif permanent, Mitchell and Webb Are Not Helping semble parfois s’appuyer sur des ficelles trop visibles. Un élément important de cette saison est l’intégration d’un casting élargi. Autour de Mitchell et Webb gravitent Kiell Smith-Bynoe, Stevie Martin, Krystal Evans et Lara Ricote.
Leur rôle dépasse celui de simples figurants : ils apportent une énergie différente, parfois plus ancrée dans l’humour contemporain. Smith-Bynoe, notamment, incarne souvent une forme de normalité face aux extravagances du duo, ce qui accentue l’absurde. Stevie Martin, de son côté, réussit à donner une dimension décalée à des personnages secondaires qui auraient pu passer inaperçus. Cette ouverture permet de rafraîchir légèrement la dynamique, même si l’ombre de Mitchell et Webb reste omniprésente. En réalité, cette cohabitation illustre le paradoxe de la série : d’un côté, la nostalgie d’un humour d’une autre époque, de l’autre, la nécessité de rester connectés à une génération qui consomme la comédie autrement.
Le résultat n’est pas toujours harmonieux, mais il montre que le duo est conscient de son âge et de sa place actuelle. Au-delà des réussites ponctuelles, ce qui me marque le plus dans cette saison, ce sont les moments où la série ose s’attaquer au paysage médiatique actuel. Le sketch sur les adaptations concurrentes de l’interview de Prince Andrew illustre parfaitement cette tendance : au lieu de parodier directement l’entretien, la série choisit de moquer l’obsession des chaînes pour recycler en permanence des événements récents en drames pseudo-préstigieux.
De la même manière, les séquences se déroulant dans une salle d’écriture fictive, où les auteurs commentent leurs propres sketches ou confrontent des nuages de mots censés représenter leur image publique, vont plus loin que la simple comédie. Elles montrent une conscience aiguë de leur statut, de leur vieillissement et de la perception qu’a le public d’eux. Ces moments donnent à la série une dimension méta qui la distingue. Ce n’est pas seulement du rire pour le rire : c’est une réflexion sur ce que signifie encore être un comédien de sketches à l’heure des flux infinis de contenus.
La question qui se pose après six épisodes est simple : quel est le rôle d’une série comme celle-ci en 2025 ? Peut-elle réellement marquer la culture populaire comme That Mitchell and Webb Look avait pu le faire ? À vrai dire, je doute qu’un sketch issu de Mitchell and Webb Are Not Helping devienne un meme viral. Le monde médiatique n’est plus le même. Les grandes références collectives se dissolvent dans des bulles algorithmiques où chacun reçoit ses propres blagues, adaptées à son fil d’actualité. Et pourtant, c’est peut-être là que réside la singularité du projet. Cette saison ne cherche pas à entrer en compétition avec les formats courts. Elle refuse même de s’y adapter.
Elle fonctionne comme une capsule temporelle, un rappel d’un autre rythme, d’une autre façon de faire rire. En cela, elle devient presque un objet de résistance culturelle. Le titre, “Are Not Helping”, prend alors tout son sens : Mitchell et Webb n’aident pas le sketch show à redevenir dominant, ils n’aident pas les algorithmes à générer des extraits viraux, ils n’aident pas non plus à redéfinir le futur de la comédie. Ils se contentent de continuer à jouer leur partition, avec ses forces et ses failles. Après avoir visionné les six épisodes, je ressors avec un sentiment partagé. J’ai ri, parfois beaucoup, devant certaines trouvailles qui rappellent l’intelligence comique du duo.
J’ai aussi soupiré devant des séquences paresseuses ou répétitives. Mais surtout, j’ai eu l’impression d’assister à un geste volontairement hors du temps, presque mélancolique. La série ne se cache pas de ses limites. Elle assume ses ratés autant que ses réussites. Elle se moque d’elle-même et accepte de ne pas être au cœur de la conversation culturelle. Dans un paysage saturé de contenus qui cherchent tous à devenir viraux, cette modestie a quelque chose de rafraîchissant. Mitchell and Webb Are Not Helping ne redonne pas vie au sketch show, mais il en propose une version contemporaine, consciente de sa propre caducité.
Pour moi, c’est moins une renaissance qu’un rappel : ce genre, même fragile et inégal, a encore la capacité de faire surgir des éclairs comiques impossibles à obtenir ailleurs. La première saison de Mitchell and Webb Are Not Helping n’est pas une série révolutionnaire. Elle n’a pas cette énergie brute qui faisait de leurs anciens programmes des mines de répliques cultes. Mais elle n’en a jamais eu l’ambition. Ce que Mitchell et Webb offrent ici, c’est un témoignage. Celui de deux humoristes qui ont vieilli, qui connaissent les limites du format et qui choisissent pourtant de s’y consacrer à nouveau. Leur projet n’est pas d’aider, mais de rappeler.
Rappeler que l’humour n’a pas besoin d’être calibré pour les algorithmes, rappeler que le rire peut aussi venir d’un rythme plus lent, d’une absurdité assumée, d’un duo qui n’a rien perdu de sa complicité. En refermant cette saison, je ne me dis pas que le sketch show est de retour. Je me dis plutôt que, même moribond, il reste capable de produire des moments uniques. Et rien que pour cela, le retour de Mitchell et Webb méritait d’exister.
Note : 6/10. En bref, deux humoristes qui ont vieilli, qui connaissent les limites du format et qui choisissent pourtant de s’y consacrer à nouveau. Leur projet est là pour rappeler que l’humour n’a pas besoin d’être calibré pour les algorithmes, rappeler que le rire peut aussi venir d’un rythme plus lent, d’une absurdité assumée, d’un duo qui n’a rien perdu de sa complicité.
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