19 Novembre 2025
Il suffit parfois d’un simple geste artistique pour faire vaciller la perception. En 1929, René Magritte posait cette idée avec une image qui continue de troubler : une pipe dessinée accompagnée d’une phrase affirmant qu’il ne s’agissait pas d’une pipe. Cette tension entre apparence et réalité, entre l’objet et sa représentation, irrigue toute sa pensée. Presque un siècle plus tard, cette même logique infuse une mini-série de six épisodes qui emprunte son titre à cette œuvre. Ceci n’est pas un crime se sert du surréalisme comme d’un prisme pour raconter un mystère fermé dans un manoir anglais, mais le récit évite de s’installer dans la simple parodie.
L’histoire cherche plutôt à interroger ce que l’illusion fait au regard, au soupçon et à la mémoire. L’intrigue situe son point de départ en 1936. Le cadre est une demeure aristocratique isolée, en pleine campagne anglaise. Ce lieu existe réellement, même si la série revisite son atmosphère à travers des choix visuels qui amplifient les contrastes propres à l’époque : brume persistante, salons trop vastes pour être accueillants, escaliers dont l’ombre masque la moitié des marches. L’endroit a été choisi pour accueillir une rencontre d’artistes surréalistes, invités par un mécène excentrique. L’événement promet discussions, performances et installations, mais la célébration dérive vers quelque chose de plus sombre.
René Magritte fait partie des convives. La série l’aborde avec une retenue qui crée une distance intéressante : le personnage ne se présente jamais comme un génie en devenir, mais comme un homme encore hésitant dans sa propre trajectoire. Sa présence dans ce groupe cosmopolite donne un contraste presque discret, comme si son regard observait tout sans chercher à dominer la conversation. Pourtant, c’est dans cet état fragile qu’il se retrouve au centre du drame : il se réveille à côté du corps sans vie d’une jeune artiste, Sheila Legge, incapable de se souvenir de la soirée. À partir de là, l’histoire se referme sur le manoir. Scotland Yard intervient, deux enquêteurs sont dépêchés sur place et décident d’isoler les participants le temps de comprendre ce qui s’est passé.
L’un d’eux, Thistlethwaite, arrive vêtu d’un bombín qui rappelle certains portraits de Magritte. Ce détail donne immédiatement le ton : l’image joue autant que les mots. La réalité matérielle est continuellement traversée de références à des tableaux connus, mais ces évocations ne se limitent pas à un clin d’œil. Elles deviennent un langage à part entière. Chaque crime – car la mort de Sheila ne sera pas la seule – semble s’inspirer d’œuvres emblématiques. Les corps, les objets, les tissus, les gestes figés reprennent les dispositions de toiles célèbres, comme si quelqu’un cherchait à communiquer à travers un musée vivant. Ce procédé tire l’histoire hors du simple whodunit.
L’idée n’est pas seulement d’identifier un assassin, mais de comprendre pourquoi celui-ci utilise l’art comme mode opératoire. Le décor ne se contente pas d’être un lieu : il devient le support d’un discours caché. Autour de Magritte gravitent d’autres figures de l’avant-garde. Salvador Dalí apparaît avec une théâtralité assumée, presque trop consciente de sa propre légende. Sa présence amène une énergie instable, oscillant entre provocation et séduction. Man Ray, de son côté, reste plus en retrait, mais la série lui attribue une humeur incisive. Parmi les invités figure aussi un artiste fictif, Nash Lesley, dont la personnalité combine des traits empruntés à des figures réelles du surréalisme.
Ce mélange de personnages historiques et inventés renforce l’impression d’assister à une relecture libre, détachée des obligations biographiques. Malgré cette richesse, la série n’embrasse pas totalement la dimension fantasmatique du surréalisme. Le récit s’ancre dans une logique psychologique plus classique, et certaines explications se tournent vers des pistes liées au traumatisme ou au refoulement. Même la présence inattendue de Sigmund Freud s’inscrit davantage comme une justification scénaristique que comme une plongée dans un imaginaire débridé. Cette approche rationnelle rééquilibre l’ensemble mais laisse parfois la sensation qu’un terrain plus audacieux n’a pas été exploré.
Là où Ceci n’est pas un crime se montre le plus inspiré, c’est dans l’utilisation de l’espace. Les couloirs, les portes entrouvertes, les pièces trop ordonnées créent une tension continue. Les réalisateurs jouent avec une technique proche du repoussoir : certains personnages sont placés au bord du cadre, éloignant le regard vers l’arrière-plan. Cela donne l’impression que les murs observent, que la maison possède sa propre conscience. Les scènes nocturnes accentuent encore cette idée. Le manoir devient presque un personnage invisible, complice ou témoin. Les dialogues renforcent cette atmosphère. Les discussions entre les domestiques révèlent leur incompréhension face aux objets exposés, souvent transformés par les artistes.
Leur réaction donne un contrepoint plus terre-à-terre. À travers eux, la série rappelle que le surréalisme ne se contente pas d’interroger l’art : il déstabilise aussi le quotidien. Une œuvre qui semble anodine peut provoquer malaise ou fascination selon le regard porté dessus. La mini-série joue également avec le temps. Le passé des artistes ressurgit, certains souvenirs s’entrechoquent, les relations antérieures se dévoilent progressivement. Chacun porte en lui une raison d’être suspecté. Certains sont jaloux, d’autres sont en quête de reconnaissance, d’autres encore cherchent simplement un endroit où exister loin des critiques. Ce mélange donne une galerie de motivations qui se répondent sans répétition.
L'évolution de Magritte constitue l’un des fils les plus intéressants. Il démarre dans la confusion la plus totale mais accepte rapidement de participer à l’enquête. Sa manière d’observer le monde se transforme. Son rapport à l’image aussi. L’amnésie qui le frappe n’est pas seulement un effet narratif ; elle lui impose de reconstituer sa propre perception. Cette quête intérieure se superpose à l’enquête policière. Son rôle ne consiste pas tant à imiter un détective qu’à comprendre ce qui, en lui, échappe encore à la clarté. Le rythme des six épisodes entretient le suspense sans s’étirer. Chaque fin laisse une interrogation qui pousse à poursuivre.
Le huis clos permet d’explorer les tensions entre artistes célèbres et personnel de maison, entre extravagance et retenue, entre créativité et danger latent. Ces contrastes donnent une profondeur qui dépasse l’enquête elle-même. La série propose enfin un final cohérent, sans chercher à bouleverser. L’ensemble laisse pourtant une ouverture possible vers d’autres intrigues situées dans les différentes villes où les surréalistes ont exposé après 1936. Cette perspective permettrait d’observer comment un nouveau lieu, une autre culture ou d’autres artistes pourraient influencer un mystère construit sur les mêmes principes. Ceci n’est pas un crime ne cherche pas à révolutionner le polar.
Son intérêt réside ailleurs : dans la manière dont la fiction s’empare du surréalisme pour fabriquer un espace de doute permanent. Rien n’y est totalement vrai, rien n’y est totalement faux. Le cadre, les corps, les gestes, tout semble pris dans un jeu de miroir. L’enquête avance, mais l’image avance avec elle. Cette mini-série propose une expérience où la représentation devient suspecte, où le regard hésite, où les indices prennent la forme d’objets artistiques détournés. Elle rappelle qu’un mystère n’est jamais uniquement une affaire de logique ; il peut aussi être une manière d’explorer ce que la réalité dissimule derrière ses apparences. Dans ce domaine, Ceci n’est pas un crime trouve une place singulière, entre polar en costume et réflexion sur l’image.
Note : 6.5/10. En bref, Ceci n’est pas un crime propose un polar intimiste où le surréalisme sert de fil conducteur à une enquête en huis clos efficace, même si la série reste parfois en retrait face au potentiel plus déstabilisant de son univers artistique.
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