27 Novembre 2025
L’épisode 5 de Plur1bus s’attarde simplement sur un être humain laissé face à lui-même, et c’est peut-être pour cette raison qu’il m’a autant marqué. Depuis le début de la série, Carol se débat avec cette invasion étrange qui a vidé l’humanité de son libre arbitre, mais jusqu’ici, elle n’a jamais été totalement seule. Il restait des silhouettes, des interactions, même conflictuelles. Dans cet épisode, le silence recouvre tout. Et paradoxalement, c’est précisément ce vide qui la remet en mouvement. L’épisode s’ouvre sur un constat brutal : les Joined ont quitté Albuquerque. Pas progressivement. Pas en laissant une chance de discuter.
Ils partent en masse, avec une logique implacable, comme s’ils suivaient un protocole de sécurité après un incident grave. Leur départ ressemble presque à une cérémonie. Les bus s’alignent, les voitures défilent, personne ne regarde en arrière. Le seul lien qui reste entre eux et Carol tient en un message vocal automatique qui se joue à chaque appel. La voix explique qu’ils prennent leurs distances, d’un ton poli, presque affectueux, mais totalement déshumanisé. Une phrase revient, un peu trop douce pour être sincère : « Nos sentiments pour toi n’ont pas changé, mais nous avons besoin d’un peu d’espace. »
À chaque écoute, le message semble s’allonger. Comme si la machine elle-même hésitait à la laisser complètement tomber. Mais qu’on soit clair : elle est seule. Complètement. Je ne peux pas m’empêcher de comprendre sa réaction première : ce calme forcé ressemble presque à un soulagement. Un moment où l’air devient enfin respirable après des semaines d’agitation. Mais cette respiration ne dure pas, parce que l’absence totale de friction laisse place à un trouble qui s’installe insidieusement. Carol n’a jamais été conçue pour l’inertie. Les drones envoyés pour s’occuper d’Albuquerque sont censés représenter la continuité du système. En théorie.
En pratique, ils incarnent plutôt la preuve flagrante que rien ne remplace l’organisation fluide des Joined. Un drone arrive pour gérer les poubelles. Il peine à soulever le sac. Un geste trop brusque, un angle mal calculé, et le voilà accroché à un lampadaire, figé comme un insecte bourdonnant à bout de batterie. La scène est si absurde qu’elle en devient comique. Et c’est exactement là que Plur1bus me surprend encore : la série glisse souvent vers un humour sec, presque à contretemps, mais toujours au bon endroit. Ce moment du drone planté dans le décor ne dure que quelques secondes, pourtant il dit beaucoup de chose sur la nouvelle réalité de Carol : la ville fonctionne encore, mais tout cloche. Tout sonne faux. Tout semble sur le point de s’effondrer au moindre faux mouvement.
Et malgré l’inconfort de la situation, elle observe la scène avec un calme presque résigné. Comme si cet accident technique lui offrait enfin quelque chose sur quoi s’appuyer. Un petit dysfonctionnement, certes, mais un dysfonctionnement concret. Un point d’entrée. L’abandon des Joined transforme Albuquerque en un espace vulnérable. Les chiens errants envahissent les rues. Les lumières de la ville s’éteignent. Les commerces deviennent des carcasses silencieuses. C’est dans ce décor que Carol tombe sur un détail qui va tout changer : des cartons de lait, par dizaines, remplissent les bennes. Le même emballage, partout. Un produit consommé massivement par les Joined… mais jamais expliqué.
Ce lait-là n’a rien d’un lait classique : sa couleur tire vers l’ambre, son odeur est inexistante, sa texture étrange rappelle presque une huile dense. Ce simple constat rallume quelque chose chez elle. Une sorte de clarté intérieure. Une mission. Le genre de mission qui la sort de la torpeur, qui lui donne une raison de remettre un pied devant l’autre. Je dois l’admettre : j’ai ressenti cette même montée d’adrénaline silencieuse. Comme si, après des minutes de flottement, la série retrouvait son pouls et qu’elle nous proposait de synchroniser le nôtre avec celui de Carol. L’une des scènes les plus marquantes, pour moi, arrive avec les coyotes. Ce n’est pas tant la menace animale qui m’a frappé, mais la brutalité avec laquelle elle ramène Carol à son deuil.
Les bêtes grattent la terre qui recouvre la tombe d’Helen. Elles cherchent, fouillent, menacent de réduire à néant ce qui symbolise pour Carol sa dernière connexion à un passé encore humain. La panique est immédiate, presque animale elle aussi. Carol n’a pas réfléchi, elle a agi. Elle fonce avec la voiture de police, sirène hurlante, brisant sa clôture comme si elle perçait une barrière intérieure que l’épisode avait patiemment renforcée jusqu’ici. Les conséquences sont dures : la fatigue, la peur, la solitude. Mais quelque chose se débloque à cet instant. Elle décide de renforcer la tombe, pierre par pierre, avec une lenteur appliquée qui m’a aussi touché que les moments les plus tendus de l’épisode.
Ce geste méthodique, lourd, répétitif, en dit long sur son rapport à l’effort : dès qu’elle a quelque chose à faire, même éprouvant, elle va de l’avant. Sans ça, elle s’effondrerait sûrement. Je me suis reconnu dans ce besoin presque compulsif d’occuper le vide, de donner du poids au quotidien quand tout part à la dérive. Motivée par sa découverte des cartons, Carol suit la trace du lait jusqu’à une laiterie industrielle, puis jusqu’à un entrepôt. L’endroit est glacial, figé dans une atmosphère presque clinique. Les sacs de poudre blanche utilisés pour fabriquer le fameux “lait” s’empilent par centaines. Le décor a quelque chose d’un cauchemar logistique. Un lieu où la routine règne, mais où rien n’a de sens.
Elle analyse, teste, compare. Ses gestes sont hésitants mais précis. Elle accumule des éléments sans encore pouvoir leur donner une forme. Je n’ai pas pu m’empêcher de ressentir une admiration pour sa façon de redevenir elle-même dès qu’elle plonge dans une énigme. Ce qu’elle fait n’est pas héroïque. C’est instinctif. Et c’est précisément ce qui la rend aussi captivante. Puis vient ce plan. Celui qui coupe l’épisode en deux. Celui où elle soulève une bâche dans une zone de stockage et fige littéralement face à ce qu’elle découvre. La caméra ne montre rien. Pas un indice, pas une ombre, pas une couleur. Rien que le souffle coupé de Carol. Et honnêtement, cette absence m’a glacé bien plus que n’importe quelle révélation frontale.
Les scénaristes misent tout sur sa réaction. Une réaction honnête, brute, sans cri. Une sidération pure. Comme une pensée qui refuse de se formuler. Je me suis retrouvé suspendu à ce silence, à ce regard. C’est ce genre de choix qui me fait aimer Plur1bus : la série fait confiance à son personnage, et elle me laisse la place nécessaire pour faire la moitié du travail émotionnel. Ce cinquième épisode n’avance pas forcément l’histoire en termes de rebondissements, mais il tisse quelque chose de plus essentiel : un lien viscéral avec Carol. Ce lien, je le ressens de plus en plus. C’est une femme qui n’a pas besoin d’être entourée pour exister, mais qui a besoin de comprendre. De chercher. De se heurter à des énigmes pour se sentir vivante.
J’ai eu l’impression de la voir enfin pour ce qu’elle est : quelqu’un dont l’énergie ne se déploie jamais aussi bien que lorsqu’un mystère vient lui tenir compagnie. Et l’épisode réussit quelque chose de rare : rendre passionnant un quotidien vidé de tout excepté la nécessité de tenir. Je ne sais pas ce que cache cette bâche. Je ne sais pas si la série va choisir un chemin logique, dérangeant, inattendu ou déroutant. Mais une chose est sûre : Carol est désormais engagée dans une quête qui dépasse largement la survie ou la résistance. Elle cherche à comprendre ce qui a remplacé l’humanité. Et ce qu’elle peut faire, seule, dans cet espace laissé vide.
Note : 9/10. En bref, cet épisode m’a rappelé que Plur1bus n’est jamais aussi fort que lorsqu’il se concentre sur un être humain qui tente de donner du sens au chaos. Et Carol, face à cette ville désertée, prouve à chaque minute qu’elle n’a pas encore dit son dernier mot.
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