Pluribus (Saison 1, épisode 2, « Pirate Lady ») : l’humanité sous perfusion 

Pluribus (Saison 1, épisode 2, « Pirate Lady ») : l’humanité sous perfusion 

Après un premier épisode hypnotique, lent et déroutant, Plur1bus revient avec un deuxième chapitre encore plus oppressant. Si le pilote plantait les racines du malaise, celui-ci fait pousser la peur en silence, comme une infection qu’on sent progresser sous la peau. J’avais terminé l’épisode 1 avec un mélange d’admiration et de trouble ; après le deuxième, je me suis senti contaminé à mon tour. Pas par le virus, mais par la vision d’un monde qui renonce à la solitude pour mieux se dissoudre. L’épisode 2 s’ouvre sur un paradoxe saisissant : le monde s’est effondré, mais tout semble paisible. Les rues sont désertes, les survivants infectés errent avec douceur, et la nature semble reprendre ses droits. 

 

Vince Gilligan choisit la lenteur encore une fois, mais ce n’est plus celle de la découverte — c’est celle d’un après. On n’assiste pas à l’explosion du chaos, mais à sa digestion. Ce calme étrange m’a mis mal à l’aise dès les premières minutes. Le montage alterne entre plans fixes de paysages déserts et gros plans sur des visages apaisés, vidés de toute émotion. La contagion n’est plus une menace : elle est devenue le nouvel état du monde. Et c’est précisément ce renversement qui rend l’épisode si fascinant. On ne fuit plus le danger ; on apprend à vivre avec lui. Carol (Rhea Seehorn) erre parmi les ruines, toujours immunisée, toujours isolée. Son immunité n’a rien d’un superpouvoir — c’est une malédiction. 

 

Elle regarde autour d’elle des gens heureux dans leur uniformité, et plus le temps passe, plus sa solitude devient pesante. J’ai senti son épuisement, cette fatigue de résister quand tout le monde a choisi la paix. Ce deuxième épisode creuse la psychologie de Carol d’une manière brillante. Là où le premier montrait une femme brisée par la perte, celui-ci explore la culpabilité. La culpabilité de survivre, la culpabilité de ne pas croire à cette nouvelle harmonie. Rhea Seehorn est magistrale : tout se joue dans le regard, dans la respiration. Elle incarne une lutte invisible — celle du libre arbitre contre la séduction de la résignation.

 

Une scène m’a particulièrement marqué : Carol observe un groupe d’infectés reconstruire un quartier détruit. Ils rient, coopèrent, se parlent sans heurts. Pendant quelques secondes, elle semble tentée. Et je l’ai comprise. Qui ne le serait pas ? L’épisode pose cette question terrible : jusqu’où serions-nous prêts à aller pour ne plus souffrir ? Gilligan et Michelle MacLaren (à la réalisation) filment cette tension sans jamais juger. Le spectateur devient complice du doute. On ne sait plus vraiment si le collectif est une menace ou une évolution. La série flirte avec l’idée que l’humanité, fatiguée d’être libre, aurait trouvé une solution biologique à son propre chaos.

 

Je continue d’être impressionné par la mise en scène. La photographie garde la même texture poussiéreuse que dans le premier épisode, mais la lumière change subtilement : plus chaude, plus dorée, presque apaisante. C’est un choix visuel diabolique, car il inverse nos repères. La série nous conditionne à associer la lumière à la menace. Chaque plan est pensé comme une métaphore : la beauté devient suspecte, la tranquillité cache la terreur. Quand Carol traverse un champ où des enfants infectés jouent calmement, j’ai eu le réflexe absurde de sourire — avant de me rendre compte que c’était le moment le plus dérangeant de tout l’épisode. Gilligan réussit là où beaucoup échouent : créer la peur sans bruit. 

 

La tension naît du contraste entre la sérénité apparente et l’horreur morale sous-jacente. Tout est trop parfait, trop harmonieux. C’est comme regarder un rêve qui ne veut pas finir. L’épisode introduit deux nouvelles figures qui, à mon avis, élargissent habilement le propos : Jonas, un ancien ingénieur, désormais membre du collectif, que Carol rencontre par hasard. Il parle avec une douceur mécanique, une logique désarmante. Ce n’est pas un antagoniste, mais un miroir. Il incarne ce que Carol pourrait devenir si elle abandonnait la résistance. Leur dialogue est glaçant de politesse. Maya, une adolescente immunisée comme Carol, dont la peur est plus animale, plus immédiate. 

 

Sa présence apporte une énergie nouvelle : elle ne cherche pas à comprendre, elle veut juste survivre. Leur duo fonctionne à merveille, presque comme une relation mère-fille inversée — Carol la guide, mais Maya est celle qui garde la rage intacte. Leur rencontre donne lieu à quelques moments d’humanité brute. J’ai adoré la scène où elles partagent un repas improvisé dans une station-service abandonnée, entourées de silences et de souvenirs. L’écriture ne force rien. Ce ne sont pas des héroïnes, juste deux âmes perdues dans un monde trop paisible. Ce que j’ai trouvé brillant, c’est la manière dont la série rend la foi rationnelle. En effet, il y a clairement une sorte de métaphore religieuse autour des infectés. 

 

Ce collectif n’impose rien par la violence. Il convainc. Il apaise. Et c’est ce qui rend la tentation si puissante. À plusieurs moments, j’ai senti Carol vaciller, surtout lorsqu’elle découvre que certains infectés ont gardé des souvenirs précis de leurs vies passées. Comme si l’esprit collectif n’effaçait pas, mais absorbait. L’idée que le salut puisse venir de la dissolution de l’ego me fascine autant qu’elle me terrifie. C’est là, je pense, que Plur1bus touche à quelque chose de profond : cette tension entre la peur de la solitude et la peur de disparaître dans la masse. L’épisode 2 ne répond pas à cette contradiction ; il la met en scène avec une précision clinique. Contrairement à beaucoup de séries contemporaines, Plur1bus ne cherche pas à surprendre par des rebondissements. 

 

Elle installe une tension qui s’étire, une pression invisible. Mais vers la fin de l’épisode, cette lenteur explose enfin — et c’est d’autant plus efficace. Sans trop en dévoiler, disons simplement qu’une scène nocturne bouleverse la dynamique : Carol et Maya découvrent que le collectif n’est pas aussi pacifique qu’il le prétend. Certains humains immunisés sont “réintégrés” de force. Cette séquence, d’une sobriété glaçante, m’a laissé bouche bée. Pas de cris, pas de coups — juste la douceur d’une assimilation forcée. C’est là que j’ai compris la logique perverse du titre Plur1bus : “plusieurs dans un”. L’idée n’est pas de détruire l’humanité, mais de la fusionner. Ce que la série décrit, ce n’est pas une apocalypse, mais une absorption.

 

Rhea Seehorn livre une performance d’une rare intensité. Si elle brillait déjà dans Better Call Saul, ici elle atteint une nouvelle dimension. Elle ne joue plus simplement une femme en résistance : elle incarne la conscience même de l’humanité. Son visage, marqué par la fatigue, raconte plus que mille dialogues. J’ai été frappé par la scène où Carol se regarde dans un miroir brisé, essayant de se rappeler la voix de sa compagne décédée. On sent que la frontière entre la mémoire et l’oubli devient floue. Elle lutte autant contre le virus que contre le temps. Ce genre de moment suspendu, où rien ne se passe mais tout se joue, prouve à quel point Gilligan maîtrise son art.

 

Ce qui distingue Plur1bus de tout le reste du paysage télévisuel actuel, c’est sa manière d’utiliser le silence. Là où d’autres remplissent chaque espace de musique, Gilligan laisse respirer le vide. C’est un peu sa marque de fabrique puisque dans ses deux précédentes créations, il utilisait également le silence. Le bruit du vent, le craquement d’une porte, une respiration — tout devient signifiant. Ce silence n’est pas un effet de style : c’est une matière narrative. Il symbolise le vide intérieur, la disparition progressive du dialogue. Plus les gens s’unissent, moins ils parlent. Et ce mutisme collectif devient la bande-son de l’épisode. En tant que spectateur, on finit par entendre le silence comme une menace.

 

En quittant cet épisode, j’ai ressenti une forme d’étouffement. Pas à cause de la peur, mais à cause de cette impression d’être entouré de douceur forcée. Plur1bus parvient à transformer la paix en cauchemar, l’harmonie en instrument de contrôle. C’est une idée brillante, presque politique : et si notre quête de sérénité nous conduisait à renoncer à tout ce qui nous rend vivants ? Carol, dans son errance, incarne cette dernière étincelle de chaos nécessaire. Elle fait figure d’erreur biologique, mais aussi de vérité émotionnelle. J’aime cette idée qu’elle soit à la fois le problème et la solution. Ce deuxième épisode de Plur1bus confirme que Vince Gilligan a encore des choses à dire — et qu’il sait comment les dire sans les hurler. 

 

L’écriture, la mise en scène, le jeu de Rhea Seehorn : tout converge vers une expérience lente, hypnotique, et profondément troublante. Là où le premier épisode plantait le décor d’une apocalypse conceptuelle, le second en explore les conséquences morales. Ce n’est plus la peur du virus, mais la peur du choix. Faut-il résister à la douleur ou s’y abandonner pour ne plus souffrir ? Je sors de cet épisode convaincu que Plur1bus est une série sur la contagion des idées autant que sur celle des corps. Et si la science-fiction est souvent un miroir de nos obsessions contemporaines, alors celle-ci reflète parfaitement la nôtre : ce besoin désespéré d’unité, jusqu’à la perte de soi.

 

Note : 9/10. En bref, ce deuxième épisode de Plur1bus confirme que Vince Gilligan a encore des choses à dire — et qu’il sait comment les dire. L’écriture, la mise en scène, le jeu de Rhea Seehorn : tout converge vers une expérience lente, hypnotique, et profondément troublante. 

Disponible sur Apple TV

 

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