Extra-Lucide (Saison 1, 6 épisodes) : l’art délicat de sonder les âmes

Extra-Lucide (Saison 1, 6 épisodes) : l’art délicat de sonder les âmes

Au départ, avant de lancer les premiers épisodes, je pensais Extra-Lucide comme une série autour d’un concept un peu gadget, un pouvoir utilisé pour déclencher des scènes comiques ou des rebondissements mécaniques. Six épisodes plus tard, je réalise que la série cherche autre chose : une manière d’explorer l’intime en serrant le cadre autour d’un appartement, d’un duo féminin cabossé, et d’un don qui ressemble moins à un avantage qu’à une porte entrouverte vers toutes sortes de douleurs. La saison 1 m’a laissé une impression très particulière : celle d’un récit qui préfère creuser les contradictions humaines plutôt que les effets de sa propre idée de départ. 

 

Et ce choix donne naissance à un univers singulier, parfois drôle, parfois presque amer, mais toujours attaché à la fragilité des personnages. Au centre de tout, Denise, incarnée par Camille Rutherford. Elle perçoit les pensées des autres sans filtre, sans pause, sans répit. Ce pouvoir, qu’on imagine tentant au premier abord, se révèle rapidement intrusif, fatigant et profondément isolant. Dès le début de la saison, j’ai eu l’impression que Denise s’était elle-même retirée du monde pour survivre à ce qu’elle entend en permanence. L’appartement devient son refuge, presque son cocon, mais aussi une prison mentale où les pensées étrangères viennent frapper sans prévenir.

 

Son quotidien, réduit à des consultations de coach de vie, m’a immédiatement mis face à un paradoxe intéressant. Denise aide les autres grâce à un pouvoir qu’elle ne comprend pas vraiment, tout en refusant de se pencher sur elle-même. Ce contraste fait tout le sel du personnage : elle voit clair dans les mécanismes des autres, mais se retrouve complètement désarmée lorsqu’il s’agit de ses propres failles. À ses côtés, Joy, interprétée par Sabrina Ouazani, apporte une énergie totalement différente. Joy ne cherche pas à masquer ses contradictions. Son passé dans le porno, ses choix discutables, ses élans abrupts : tout est assumé. J’ai trouvé ce personnage essentiel à l’équilibre de la série. 

 

Elle bouscule Denise, la protège, la secoue, parfois même la brutalise émotionnellement, mais toujours avec un fond d’affection immense. Leur relation forme le véritable moteur de la série. Ce n’est pas un duo complémentaire de série classique. Ici, tout est nuance : complicité, agacement, agression passive, tendresse maladroite, et un attachement très fort qui ne cherche jamais à se justifier. Joy apporte aussi un regard extérieur sur ce don de télépathie. Elle ne s’émerveille pas, ne fantasme pas, ne surjoue pas la peur. Elle vit simplement avec, comme avec le reste de sa vie chaotique. Le début de la saison introduit un élément de rupture : le retour de Jacques, le père de Denise, disparu depuis des années. 

 

Sa présence bouleverse tout le fragile équilibre installé. Ce personnage, atteint de troubles cognitifs, devient un défi particulier pour Denise : elle ne peut pas lire ses pensées. Cette impossibilité crée une zone de silence dans une vie saturée de bruit mental. Ce silence, au lieu d’apaiser, réveille des blessures enfouies. J’ai ressenti chaque scène entre eux comme un conflit entre désir de comprendre et peur d’affronter ce qui s’est passé des années plus tôt. Leur relation avance par à-coups, avec une pudeur assez touchante. Ce père perdu dans sa confusion oblige Denise à accepter l’incertitude, chose qu’elle a toujours évitée grâce à son don. Au fil des épisodes, l’appartement se transforme en véritable ruche humaine. 

 

De nouveaux personnages entrent, souvent par nécessité, parfois par hasard. Des inconnus logent temporairement chez Joy et Denise, chacun avec ses propres pensées envahissantes. J’ai trouvé ce choix scénaristique très juste : plus Denise cherche à se couper du monde, plus celui-ci s’invite chez elle. Les pensées des autres deviennent un brouhaha permanent, presque une métaphore du chaos intérieur qu’elle tente de contenir. Cette accumulation crée des situations souvent drôles, parfois déroutantes, mais toujours ancrées dans la question centrale : comment vivre avec ce pouvoir quand il empêche toute distance émotionnelle ? L’un des fils narratifs de la saison tourne autour de la recherche d’argent pour placer Jacques dans un établissement adapté. 

 

Cet enjeu pousse Denise à utiliser son don de manière discutable, flirtant avec des dérives qu’elle s’était jusque-là interdites. Même si cet arc dramatique introduit une tension supplémentaire, j’ai parfois eu du mal à m’y investir pleinement. Peut-être parce qu’il s’agit d’un ressort narratif assez classique, alors que le reste de la série s’écarte régulièrement des chemins attendus. L’intérêt principal, à mes yeux, réside moins dans la quête d’argent que dans la lutte intérieure de Denise : accepter de transgresser ses propres limites ou continuer à s’épuiser à vouloir rester droite. Ce qui m’a le plus marqué dans Extra-Lucide, c’est la capacité de la série à passer d’une scène douloureuse à une réplique sarcastique sans perdre son équilibre. 

 

Les dialogues de Denise sont souvent directs, parfois presque violents, mais toujours révélateurs de sa fatigue mentale et de cette transparence permanente qu’elle subit chez les autres. Certaines scènes frôlent l’absurde, notamment avec les patients qui défilent chez elle. Le comique naît moins des situations que des pensées qu’elle capte : des fragments parfois ridicules, parfois sombres, souvent révélateurs d’une humanité maladroite. Cette oscillation constante donne à la série un charme particulier. Rien n’est jamais figé. Tout reste mouvant, comme les pensées que Denise reçoit malgré elle. Même avec un espace réduit et un budget maîtrisé, la mise en scène parvient à installer un univers très distinct. 

 

Certains plans accentuent la solitude de Denise, d’autres renforcent la sensation d’étouffement. Le grain de l’image, les variations de lumière, les choix de cadrage : tout semble construit pour mettre en valeur l’instabilité émotionnelle du personnage. La musique, elle, apporte un rythme particulier, parfois entraînant, parfois lancinant. J’ai trouvé cette cohérence visuelle très agréable. L’appartement devient un personnage à part entière, avec ses angles secrets, ses couleurs feutrées et ses couloirs qui semblent rétrécir au fil des épisodes. Au terme des six épisodes, Extra-Lucide ne cherche pas à livrer une grande fable héroïque ni à étaler son concept fantastique. 

 

Elle s’intéresse avant tout à une femme qui tente de rester debout malgré un pouvoir qui la pousse à bout. Le duo formé par Denise et Joy apporte une profondeur rare, entre affection brute et soutien maladroit. Jacques, avec sa mémoire vacillante, ramène le passé au premier plan et force Denise à regarder en face ce qu’elle fuit depuis l’adolescence. Ce mélange de drame discret, d’humour souvent piquant et de touches fantastiques crée une atmosphère singulière. Je n’ai pas aimé chaque choix narratif, mais j’ai été touché par la sincérité de l’ensemble. Extra-Lucide ne se contente pas d’être une série sur la télépathie ; elle devient une réflexion sur l’identité, le rapport à la vérité et la difficulté d’exister quand tout se brouille autour de soi.

 

Note : 6.5/10. En bref, Extra-Lucide ne cherche pas à livrer une grande fable héroïque ni à étaler son concept fantastique. Ce mélange de drame discret, d’humour souvent piquant et de touches fantastiques crée une atmosphère singulière. Je n’ai pas aimé chaque choix narratif, mais j’ai été touché par la sincérité de l’ensemble. 

Disponible sur Ciné+ OCS

 

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