Merteuil (Saison 1, 6 épisodes) : quand l’origine prend le pas sur l’esprit

Merteuil (Saison 1, 6 épisodes) : quand l’origine prend le pas sur l’esprit

L’annonce de Merteuil, série en six épisodes censée explorer la jeunesse de la célèbre marquise des Liaisons dangereuses, avait de quoi intriguer. Le roman de Choderlos de Laclos fait partie de ces œuvres qui traversent les siècles sans jamais perdre leur acuité. Toucher à un tel monument implique forcément des choix, parfois audacieux, parfois discutables. Après le visionnage complet de la saison 1, un constat s’impose : l’ambition est là, mais l’essence du texte original semble s’être dissoute en chemin. La série adopte le principe désormais classique de l’origin story. Il s’agit de raconter comment Isabelle de Merteuil est devenue cette figure redoutable de manipulation et de stratégie. 

 

L’intention paraît claire : proposer une lecture contemporaine, centrée sur une femme cherchant à conquérir sa liberté dans un monde dominé par les hommes. Sur le papier, l’idée n’est pas absurde. Dans les faits, le récit emprunte des raccourcis qui simplifient excessivement un personnage dont la richesse repose justement sur l’ambiguïté. Dès les premiers épisodes, le scénario tranche dans le vif. Là où le roman laissait planer le mystère sur la construction morale et intellectuelle de Merteuil, la série opte pour un parcours balisé, marqué par des humiliations fondatrices et des violences explicites. 

 

Ce choix oriente immédiatement le regard du spectateur : Isabelle devient une héroïne blessée, presque prédestinée à sa future cruauté. Cette lecture enlève une part essentielle de ce qui faisait la force du personnage littéraire, à savoir sa responsabilité pleine et entière dans ses actes. Le rythme narratif accentue ce sentiment de déséquilibre. Des enjeux présentés comme centraux sont réglés en un temps étonnamment court, parfois dès le premier épisode, obligeant la série à multiplier de nouvelles intrigues pour maintenir l’attention. Cette accumulation rapide de personnages et de conflits donne l’impression d’un récit pressé, qui ne laisse pas toujours le temps aux situations de s’installer. 

 

Certaines trajectoires auraient gagné à se déployer sur la durée, plutôt que d’être introduites puis exploitées à la hâte. Sur le plan thématique, Merteuil affiche une volonté affirmée de modernisation. Les rapports de pouvoir sont montrés de manière frontale, parfois appuyée, au risque de perdre la subtilité propre au XVIIIᵉ siècle. Dans le roman, la violence sociale passait par le non-dit, la réputation, l’exclusion feutrée. La série choisit une représentation beaucoup plus démonstrative, où les abus sont visibles, explicites, rarement sanctionnés. Cette approche transforme profondément la nature du jeu libertin, qui reposait avant tout sur l’intelligence et la maîtrise des apparences.

 

La question du féminisme occupe une place centrale dans cette adaptation. Isabelle de Merteuil y est présentée comme une femme luttant contre un système oppressif, cherchant à retourner les règles à son avantage. Cette dimension existe bel et bien chez Laclos, mais elle s’inscrivait dans un cadre plus cynique. La marquise n’était pas seulement une victime devenue stratège ; elle était aussi une figure moralement dérangeante, capable d’exploiter les mêmes mécanismes qu’elle dénonçait. La série tend à lisser cette contradiction, rendant le personnage plus lisible, mais aussi moins troublant. Visuellement, Merteuil affiche un soin certain. Les décors, les costumes et la photographie construisent un univers élégant, parfois très séduisant à l’œil. 

 

Cette esthétique, cependant, semble souvent fonctionner en surface. Elle accompagne davantage le discours qu’elle ne le nourrit. Certains anachronismes, qu’ils soient linguistiques ou stylistiques, finissent par rompre l’immersion, rappelant régulièrement qu’il s’agit d’une relecture contemporaine avant d’être une plongée historique. Le casting féminin porte clairement la série. Anamaria Vartolomei impose une présence intense et cohérente avec la trajectoire d’Isabelle, tandis que Diane Kruger apporte une ambiguïté intéressante à Madame de Rosemonde, réinventée ici comme une figure de transmission libertine. À l’inverse, les personnages masculins peinent à trouver une véritable consistance. 

 

Le Valmont incarné par Vincent Lacoste surprend par son décalage, tant dans l’élocution que dans la posture. Le personnage semble souvent en retrait, presque effacé, alors qu’il devrait incarner un véritable contre-poids dramatique. Les dialogues constituent l’un des points les plus fragiles de la série. L’écriture privilégie l’explicite au sous-texte, expliquant fréquemment ce que les situations pourraient suggérer d’elles-mêmes. Cette tendance affaiblit la tension et réduit la portée stratégique des échanges. Là où le roman brillait par la manipulation verbale et l’art de la formule, Merteuil propose une langue fonctionnelle, rarement mémorable. 

 

Au fil des six épisodes, une impression persistante se dégage : la série semble davantage préoccupée par ce qu’elle veut démontrer que par ce qu’elle veut raconter. La psychologie des personnages s’aligne sur un discours préétabli, au détriment de leur complexité. L’érotisme, pourtant omniprésent, reste étonnamment sage, presque décoratif, comme s’il devait remplir un cahier des charges plutôt que servir la dramaturgie. 

 

Note : 4.5/10. En bref, cette première saison de Merteuil n’est pas dénuée d’idées ni de qualités formelles. Elle propose une relecture assumée, parfois intéressante, souvent frustrante. En cherchant à expliquer et à justifier, elle oublie ce qui faisait la force des Liaisons dangereuses : une observation implacable de la vanité, du désir et du pouvoir, sans excuse ni morale imposée. Il en résulte une série élégante mais prudente, qui intrigue sans jamais vraiment déranger.

Disponible sur HBO max

 

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