Critique Ciné : Little Trouble Girls (2026)

Critique Ciné : Little Trouble Girls (2026)

Little Trouble Girls // De Urška Djukić. Avec Jara Sofija Ostan, Mina Švajger et Saša Tabaković.

 

Avec Little Trouble Girls, la réalisatrice slovène Urška Djukić signe son premier long métrage et propose un film de passage à l’âge adulte assez singulier. Présenté notamment au Berlin International Film Festival où il a reçu le prix FIPRESCI, ce drame explore l’éveil du désir chez une adolescente élevée dans un environnement très religieux. À travers l’histoire de Lucia, une jeune choriste de 16 ans, le film s’intéresse à la tension entre foi, sexualité et pression sociale. Le résultat est parfois fragile, parfois déroutant, mais souvent intéressant. L’histoire suit Lucia, incarnée par Jara Sofija Ostan. 

 

Lucia, une jeune fille introvertie, rejoint la chorale de son école et se lie d’amitié avec Ana-Maria, populaire et séduisante. Confrontée à un environnement inconnu et à l’éveil de sa sexualité, Lucia commence à remettre en question ses croyances, perturbant l’harmonie du chœur.

 

C’est une adolescente plutôt discrète qui rejoint la chorale d’un lycée catholique réservé aux filles. Dès les premières scènes, le film adopte une approche sensorielle. La caméra s’attarde sur des détails très simples : des cheveux que l’on fait tourner entre les doigts, des bruits presque imperceptibles, des visages filmés de très près. Ces éléments créent une atmosphère intime qui reflète bien le monde intérieur du personnage principal. Lucia observe beaucoup. Elle regarde ses camarades, écoute les conversations et tente de comprendre ce qui lui arrive. Ce regard curieux devient le fil conducteur du film.

 

Dans la chorale, Lucia se rapproche rapidement d’Ana-Maria, interprétée par Mina Švajger. Cette dernière possède une personnalité très différente : plus confiante, plus audacieuse, presque provocatrice. Entre les deux adolescentes se crée une relation ambiguë. L’admiration de Lucia pour Ana-Maria semble dépasser la simple amitié. Un geste en apparence banal résume bien cette tension : Ana-Maria applique du rouge à lèvres sur les lèvres de Lucia. Ce moment déclenche la colère de la mère de Lucia, incarnée par Nataša Burger, qui voit ce maquillage comme une transgression. Ce conflit familial montre déjà à quel point l’environnement de Lucia limite l’expression de son identité.

 

L’intrigue prend une autre dimension lorsque la chorale part en retraite musicale dans un couvent situé près de la frontière italienne. Pendant plusieurs jours, les adolescentes vivent ensemble dans cet endroit isolé. Entre les répétitions, les discussions tard le soir et les jeux improvisés, les tensions commencent à apparaître. Les filles jouent à des jeux comme action ou vérité ou font tourner une bouteille, ce qui crée des situations parfois embarrassantes, parfois révélatrices. La présence d’ouvriers travaillant dans la cour du couvent attire aussi leur attention. Les adolescentes les observent discrètement, fascinées par ces hommes qui incarnent une forme de désir encore mal compris.

 

Lucia, de son côté, tente de cacher ses émotions derrière un visage calme. La religion occupe une place importante dans Little Trouble Girls. Le film multiplie les symboles liés à la foi catholique. Dans le couvent, les adolescentes découvrent par exemple que la statue de la Vierge a perdu une main. Ce détail devient presque une métaphore de la rupture entre spiritualité et réalité humaine. Plus tard, Lucia et Ana-Maria discutent avec une religieuse du célibat. La sœur explique que l’amour pour Dieu peut remplacer le désir physique. Pour Lucia, cette idée est à la fois intrigante et déroutante. Le film laisse planer une question : la musique religieuse sert-elle à exprimer la foi ou à contenir les émotions et les pulsions des jeunes filles ?

 

La chorale représente aussi une forme de discipline collective. Le chef de chœur, interprété par Saša Tabaković, insiste constamment sur l’importance de l’unité. Selon lui, si une seule voix ne suit pas la règle, toute l’harmonie disparaît. Cette idée dépasse largement la musique. Lucia comprend progressivement que la chorale exige une forme d’effacement de soi. Cette pression devient encore plus visible lorsque le chef de chœur commence à s’intéresser de très près à Lucia. Ce rapport ambigu entre l’enseignant et son élève crée l’un des moments les plus troublants du film. La réussite de Little Trouble Girls repose en grande partie sur la performance de Jara Sofija Ostan.

 

L’actrice joue Lucia avec beaucoup de retenue. Son visage reste souvent immobile, mais ses regards révèlent beaucoup de choses. La caméra s’attarde régulièrement sur ses expressions, comme si elle cherchait à capter chaque hésitation. Ce choix fonctionne bien pour raconter une adolescence pleine de doutes. La réalisatrice Urška Djukić multiplie les symboles visuels tout au long du film : des fleurs filmées en gros plan, des fruits, des images liées au corps ou à la religion. Ces motifs reviennent plusieurs fois et peuvent parfois sembler un peu appuyés. À certains moments, ces images donnent l’impression d’alourdir le récit. 

 

Le film fonctionne souvent mieux lorsqu’il reste dans des scènes simples : les répétitions de la chorale, les discussions entre les adolescentes ou les moments de solitude de Lucia. Même si le thème de l’éveil sexuel est fréquent au cinéma, Little Trouble Girls propose une approche légèrement différente. Le film évite les clichés habituels du genre. Il ne cherche pas à raconter une transformation spectaculaire ou un moment de révélation très clair. Au contraire, l’histoire reste ambiguë. Lucia explore différentes possibilités : le désir pour les garçons, l’attirance pour Ana-Maria ou même la tentation de suivre une voie plus spirituelle. La fin du film reste volontairement ouverte.

 

Little Trouble Girls n’est pas un film parfait. Certains symboles paraissent un peu insistants et le rythme peut sembler lent par moments. Mais le film possède aussi une vraie personnalité. Il aborde la sexualité adolescente, la religion et la pression sociale avec une approche assez délicate. Avec ce premier long métrage, Urška Djukić montre déjà une sensibilité intéressante pour filmer les émotions et les contradictions de l’adolescence. Le résultat est un portrait parfois fragile mais sincère d’une jeune fille qui tente de comprendre ce qu’elle ressent et la place qu’elle veut occuper dans le monde.

 

Note : 6.5/10. En bref, Little Trouble Girls n’est pas un film parfait. Certains symboles paraissent un peu insistants et le rythme peut sembler lent par moments. Mais le film possède aussi une vraie personnalité. Il aborde la sexualité adolescente, la religion et la pression sociale avec une approche assez délicate.

Sorti le 11 mars 2026 au cinéma

Vu en avant-première dans le cadre du Festival Ecrans Mixtes 2026 à Lyon

 

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