Critique Ciné : Berlinguer, la grande ambition (2025)

Critique Ciné : Berlinguer, la grande ambition (2025)

Berlinguer, la grande ambition // De Andrea Segre. Avec Elio Germano, Stefano Abbati et Francesco Acquaroli.

 

Si vous vous intéressez un peu à l’histoire de nos voisins transalpins, le nom d'Enrico Berlinguer vous dit forcément quelque chose. Pour les autres, c’est une figure qui mérite le détour, et c’est précisément ce que propose Andrea Segre avec son film Berlinguer, la grande ambition. Le réalisateur nous plonge dans l’Italie des années 70, une époque électrique, violente, où le pays semblait en permanence sur le point de basculer. On est ici en plein cœur des "années de plomb". Entre 1973 et 1978, l'Italie est un laboratoire politique à ciel ouvert. 

 

Italie 1975. Enrico Berlinguer, chef du plus puissant parti communiste d’Occident, défie Moscou et rêve d’une démocratie nouvelle. Entre compromis historique et menaces venues de l’Est, le destin d’un leader prêt à tout risquer pour ses idéaux.

 

Le film ne se contente pas de raconter la vie d'un homme, il essaie de capter l'essence d'une période où les idéologies s'affrontaient parfois dans le sang. Le mélange entre la fiction et les images d'archives réelles fonctionne plutôt bien. Ça donne un côté brut au récit, une sorte de sceau d'authenticité qui nous rappelle que tout ce qu'on voit à l'écran a vraiment fait trembler l'Europe. Le cœur du sujet, c'est ce qu'on a appelé le compromis historique. Berlinguer, alors patron du Parti communiste italien (le plus puissant d'Occident à l'époque), tente un pari fou : s'éloigner de la tutelle pesante de Moscou pour se rapprocher de ses ennemis jurés, les démocrates-chrétiens. 

 

C’est une stratégie d'équilibriste qui rend tout le monde nerveux, des États-Unis à l'URSS. Le film montre très bien comment cette ambition de créer une troisième voie, plus démocratique et indépendante, devient une menace pour l'ordre mondial établi. Pour incarner ce leader pas comme les autres, il fallait un acteur capable de jouer sur la nuance, et Elio Germano est parfait dans cet exercice. Il ne cherche jamais à faire le show ou à transformer Berlinguer en héros de tragédie grecque. Son jeu est tout en retenue, presque minimaliste. Il campe un homme calme, réfléchi, dont la force réside plus dans ses convictions silencieuses que dans de grands discours enflammés. 

 

C'est d'ailleurs dans les moments de vie quotidienne, lorsqu'on le voit avec ses enfants, que le personnage devient vraiment humain. On découvre un père de famille qui doit gérer ses doutes personnels tout en portant les espoirs de millions de travailleurs. Ces scènes apportent une respiration bienvenue au milieu des enjeux géopolitiques parfois un peu denses. Il faut dire que le film demande une certaine concentration. Pour quelqu'un qui ne connaîtrait ni Aldo Moro, ni les rouages complexes de la politique italienne de l'époque, le flot d'informations peut paraître impressionnant. Le récit est touffu, et Andrea Segre ne prend pas toujours le temps de tenir la main du spectateur. 

 

On a parfois l'impression de débarquer au milieu d'une conversation passionnante mais dont on aurait raté le début. C'est le petit bémol du film : son côté très sérieux, presque pédagogique, qui pourra en laisser certains sur le bord de la route. La mise en scène, elle aussi, reste très sage. Segre vient du documentaire et ça se sent. Il filme avec une grande rigueur, de façon très linéaire, sans fioritures inutiles. Si cette sobriété sert la crédibilité historique, elle bride parfois l'émotion. On aimerait parfois que la caméra s'emballe un peu, que la tension des attentats ou des trahisons politiques nous prenne davantage aux tripes. Le film reste pudique, un peu comme son personnage principal, ce qui crée une distance polie entre l'écran et nous.

 

Pourtant, malgré cette froideur apparente, le film résonne étrangement avec notre époque. Cette question du compromis, de la difficulté de gouverner sans trahir ses idéaux, c’est un débat qui n'a pas pris une ride. En regardant Berlinguer se débattre pour inventer une politique plus humaine et moins dogmatique, on ne peut s'empêcher de faire le parallèle avec les crises de représentativité actuelles.

 

Note : 6/10. En bref, Berlinguer, la grande ambition est un portrait solide et nécessaire. Ce n'est pas un film qui cherche à vous faire pleurer ou à vous coller à votre siège par son action, mais c’est une œuvre qui fait réfléchir. C’est un cinéma intelligent, porté par une interprétation impeccable, qui nous rappelle qu'à une époque pas si lointaine, certains ont essayé de changer les règles du jeu au péril de leur vie. Un biopic qui plaira surtout aux amateurs d'histoire et de politique, mais qui offre à tous une belle leçon de dignité.

Sorti le 8 octobre 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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