Critique Ciné : Grand Ciel (2026)

Critique Ciné : Grand Ciel (2026)

Grand Ciel // De Akihiro Hata. Avec Damien Bonnard, Samir Guesmi et Mouna Soualem.

 

Pour son premier long-métrage, Akihiro Hata s’attaque à un projet casse-gueule : mélanger le pur drame social avec une pointe de fantastique. L’idée de base est franchement séduisante. Prendre le milieu très concret du bâtiment pour l’injecter de mystère et d'angoisse, c'est un pari qui donne envie de s'installer en salle. Pourtant, une fois le générique de fin passé, on reste avec une sensation bizarre, celle d'un film qui a de superbes arguments mais qui ne sait pas toujours comment conclure ses phrases. L’histoire nous plonge aux côtés de Vincent, un ouvrier qui bosse de nuit sur un chantier colossal. 

 

Vincent travaille au sein d’une équipe de nuit sur le chantier de Grand Ciel, un nouveau quartier futuriste. Lorsqu’un ouvrier disparaît, Vincent et ses collègues suspectent leur hiérarchie d’avoir dissimulé son accident. Mais bientôt un autre ouvrier disparait.

 

Le but ? Sortir de terre un quartier ultra-moderne. Dès le départ, le réalisateur marque des points sur l’ambiance. Le métal qui grince, la poussière qui vole dans le faisceau des lampes, la fatigue qui se lit sur les visages... On y est. Le chantier n’est pas qu’un décor de passage, c’est le cœur du film. Ses sous-sols sont filmés comme un labyrinthe étouffant, et cette atmosphère fonctionne vraiment bien pour instaurer un malaise. Tout bascule quand un ouvrier disparaît. Pas d'explication, rien. Les collègues s'interrogent, la direction reste floue, et l’ombre d’un complot ou d’un phénomène étrange commence à planer. Puis, une deuxième disparition survient. 

 

C’est là que le film change de braquet, sans pour autant appuyer à fond sur l’accélérateur du genre. Visuellement, il n’y a rien à redire. Akihiro Hata sait filmer. Il joue avec les lumières artificielles et les zones d'ombre pour transformer ce bloc de béton en un lieu presque mystique. Les plans dans les tréfonds du bâtiment sont hypnotiques. Le son aussi joue un rôle énorme : chaque bruit industriel devient une menace potentielle. Sur la forme, Grand Ciel est une réussite totale, il crée une identité forte. Côté casting, c'est du solide. Damien Bonnard joue Vincent avec cette retenue qui lui va si bien. Il est fatigué, un peu fermé, mais ultra crédible. À ses côtés, Samir Guesmi amène l’étincelle de tension nécessaire. 

 

Il joue le collègue plus engagé, celui qui n'aime pas ce qu'il voit et qui commence à poser les questions qui dérangent. La dynamique entre les ouvriers est l’un des points forts du film ; on a presque l'impression d'être devant un documentaire par moments. C’est dans sa dimension sociale que le film touche juste. Il parle de la précarité, de ces travailleurs de l'ombre, souvent sans-papiers, que personne ne voit et que l’on remplace d’un claquement de doigts. Le fait que le scénario s’inspire d’une histoire vraie rend la disparition de ces hommes encore plus glaçante. C'est l'image d'un système qui broie l'humain sans même s'en cacher. Le problème, c’est que le film a du mal à choisir son camp. 

 

On passe d’une enquête sociale très terre-à-terre à des tentatives de fantastique qui restent trop timides. Le réalisateur suggère beaucoup de choses, mais il ne tranche jamais. Si l’ambiguïté peut être une force, ici, elle ressemble plutôt à une hésitation. On attend que ça explose, que le mystère prenne le dessus, mais ça n’arrive pas vraiment. En plus, le récit a tendance à tourner en rond. Les scènes de travail alternent avec les explorations dans les sous-sols, et on finit par perdre un peu le fil de la progression. Le rythme s’essouffle et l’attente d’un déclencheur fort devient pesante. Quant à la fin, elle va clairement laisser du monde sur le carreau. 

 

C’est une fin ouverte, ce qui n’est pas un souci en soi, mais elle laisse trop de questions sans réponse. On sort de là avec un goût d'inachevé, comme si le film s'était arrêté en plein milieu d'une réflexion. Malgré ses défauts de structure, Grand Ciel reste une proposition intéressante. Il y a une vraie volonté de cinéma, une envie de montrer l'envers du décor de nos villes modernes. Le chantier devient le symbole d'une société où certains sont invisibles. C’est un film avec du cœur et une vraie patte visuelle. C'est vraiment au niveau de l'écriture que ça pêche un peu. Les personnages manquent parfois de relief pour qu'on s'y attache vraiment, et l'émotion reste un peu en surface. 

 

On sent le potentiel énorme du réalisateur, notamment pour créer des ambiances lourdes et chargées de sens. Pour un premier film, c’est ambitieux et courageux, même si l’équilibre entre le message social et le suspense fantastique n'est pas encore parfait. Une curiosité à voir, ne serait-ce que pour son atmosphère unique, en espérant que le prochain projet de Hata osera aller encore plus loin.

 

Note : 4.5/10. En bref, Grand Ciel est un premier film à l’esthétique soignée qui réussit à transformer un chantier nocturne en un labyrinthe social étouffant et mystérieux. Cependant, le récit perd en efficacité à force d’hésiter entre le drame réaliste et le fantastique, laissant le spectateur sur une impression de projet inachevé malgré des acteurs impeccables.

Sorti le 21 janvier 2026 au cinéma - Disponible en VOD

 

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