16 Octobre 2026
S'attaquer à Carrie aujourd’hui n'a rien d'un exercice facile. Le roman de Stephen King a déjà eu droit à plusieurs adaptations, dont le film culte de Brian De Palma que tout le monde garde en tête. Cette fois, c'est Mike Flanagan qui prend les commandes avec un format long en huit épisodes. Connumer pour son travail sur l'horreur psychologique, le réalisateur tente de moderniser le mythe tout en creusant les traumatismes de son héroïne et les rouages du harcèlement moderne. Après avoir visionné les deux premiers chapitres, le bilan est plutôt prometteur, même si tout n'est pas encore parfaitement ajusté.
Carrie White est une fillette qui a passé sa vie recluse auprès d'une mère dominatrice. A la mort soudaine de son père, Carrie se retrouve confrontée à l'univers impitoyable du lycée public, à la pression incessante, à la cruauté de l’ère des réseaux sociaux, ainsi qu'à l'émergence de mystérieux pouvoirs télékinésiques.
Dès les premières minutes, Flanagan fait le choix de bousculer la chronologie. La série s'ouvre sur les séquelles d'un drame massif qui a ravagé une partie de la ville. On entend des appels d'urgence, des témoignages confus, des théories qui se croisent. La tragédie a déjà eu lieu, et tout le monde cherche un coupable. Carrie White se retrouve rapidement au centre des soupçons, mais les avis divergent : victime brisée ou monstre destructeur ? Cette entame fonctionne très bien. Elle pose un mystère efficace et rappelle que la responsabilité d'un drame collectif est souvent bien plus complexe qu'il n'y paraît. Le récit remonte ensuite le temps pour expliquer comment cette jeune fille ultra-isolée s'est retrouvée plongée dans un lycée public.
Après la mort tragique de son père, Carrie doit quitter le cocon étouffant où sa mère la gardait sous cloche. Élevée dans une foi religieuse radicale, sans accès aux écrans ni au monde extérieur, elle découvre l'école avec un regard presque naïf. C'est là que cette adaptation se démarque le plus des précédentes. Au lieu d'insister immédiatement sur son côté décalé ou effrayant, la série montre une adolescente curieuse, enthousiaste et sincèrement heureuse de s'ouvrir aux autres. L'interprétation de Summer H. Howell apporte beaucoup de douceur au personnage. Résultat : la cruauté qu'elle subit n'en devient que plus douloureuse à observer. L'arrivée de Carrie dans cet univers marque aussi sa rencontre avec Sue Snell et Chris Hargensen.
Si Sue cherche à l'intégrer, Chris bascule très vite dans une hostilité gratuite. La dynamique de groupe est dépeinte avec une grande justesse : on voit comment la méchanceté devient une monnaie d'échange pour garder du pouvoir dans la hiérarchie du lycée. Le basculement survient lors de la fameuse scène de la douche, quand Carrie a ses premières règles. Ne comprenant absolument pas ce qui lui arrive, la jeune fille panique complètement. Autour d'elle, les élèves transforment sa détresse en spectacle, smartphones à la main. Sue hésite mais n'intervient pas, tandis que Chris mène la charge. La force de cette séquence ne vient pas seulement de l'humiliation brute, mais de la passivité collective.
La série montre avec pertinence que le harcèlement repose autant sur ceux qui agissent que sur ceux qui regardent sans rien faire. C'est durant cet épisode que les pouvoirs de Carrie commencent à manifester sa souffrance intérieure. Les ampoules grésillent, les objets bougent, mais sans débauche d'effets spéciaux. Flanagan choisit de prendre son temps pour installer l'angoisse. L'autre gros point fort repose sur le duo mère-fille. Samantha Sloyan incarne une Margaret White impressionnante, engluée dans ses dérives religieuses. Pourtant, le personnage n'est pas une simple caricature : on perçoit une forme d'amour déformé dans ses gestes, ce qui rend la relation encore plus étouffante. Margaret veut protéger sa fille du monde, mais elle est la première à alimenter son calvaire.
Ce premier épisode réussit son pari en transposant le récit dans notre époque. Les réseaux sociaux, la peur des violences scolaires et le sentiment d'isolement parlent directement au public d'aujourd'hui. L'introduction d'un personnage capable de percevoir les ondes psychiques de Carrie intrigue également, même s'il faudra veiller à ce que cela ne parasite pas le cœur de l'histoire. L’épisode 2, intitulé « Foreign Language », le deuxième épisode calme le jeu pour s'attarder sur la psychologie des personnages. L'atmosphère est un peu moins suffocante, mais plusieurs pièces cruciales se mettent en place. Conséquence directe du drame des vestiaires, Carrie refuse de dénoncer ses camarades. Sa grande crainte est de voir sa mère l'enlever du lycée.
On touche là à une dualité très intéressante : Carrie veut goûter à la liberté, mais elle reste pieds et poings liés à un cadre familial rigide. De son côté, Margaret doit elle aussi se confronter à la société en prenant un emploi dans une grande surface. Ses certitudes religieuses se heurtent immédiatement aux habitudes des clients et aux exigences de ses responsables. Si certaines réactions font sourire, elles illustrent surtout à quel point cette femme est incapable de fonctionner dans le monde réel. Le duo Sloyan-Howell continue de porter la série grâce à une tension permanente. Dès que Margaret découvre les prospectus distribués à sa fille au lycée, le vernis craque et la volonté de contrôle absolu reprend le dessus.
Heureusement, Carrie trouve un peu de répit grâce à Peter Morton, le conseiller d'orientation. Leur amour partagé pour les livres crée une passerelle sincère, loin de la pitié condescendante. La découverte de la bibliothèque municipale offre une belle respiration dans le récit, montrant toute la curiosité intellectuelle de cette adolescente qu'on tente de résumer à ses traumatismes. La rencontre avec Emaline, une élève passée par des difficultés similaires, va également dans ce sens en l'encourageant à ne plus se laisser définir par le regard des autres. Cette prise de conscience débouche sur un moment charnière. Lors d'une nouvelle dispute avec sa mère, Carrie utilise sa télékinésie pour verrouiller sa chambre à distance.
Pour la première fois, elle ne subit pas ses capacités avec effroi : elle ressent un certain soulagement. L'idée que son pouvoir puisse devenir un outil d'émancipation personnelle apporte une nuance bienvenue. Malheureusement pour elle, la réalité du lycée rattrape vite ce court moment de répit. Chris, refusant d'en rester là malgré les avertissements de Sue, met en ligne la vidéo des vestiaires sur un compte Instagram dédié. Le harcèlement franchit les murs de l'établissement pour s'installer durablement sur les écrans. Pour Carrie, déjà totalement déconnectée des usages digitaux, ce lynchage virtuel risque de fermer définitivement la porte à toute forme d'intégration.
Ces deux premiers épisodes montrent une réelle volonté d'aller au-delà du simple film d'horreur. La série veut traiter du harcèlement, de la toxicité parentale et du sentiment d'exclusion. Le premier chapitre brille par son intensité dramatique, tandis que le deuxième pose des bases solides pour la suite. Toutefois, ce passage au format série entraîne quelques longueurs. Certaines intrigues secondaires, comme la vie sentimentale de l'équipe éducative ou les problèmes de famille de Chris, ont tendance à alourdir le récit sans apporter grand-chose d'essentiel. À vouloir trop développer l'environnement, la série prend le risque de perdre un peu de sa tension centrale.
Pour le moment, le résultat reste très encourageant. La relation centrale entre Carrie et sa mère constitue le véritable moteur de l'histoire, et la menace du harcèlement numérique promet une montée en puissance inévitable. Si Mike Flanagan parvient à resserrer son intrigue autour de son héroïne tout en intensifiant la dimension fantastique, cette nouvelle adaptation pourrait bien trouver une place de choix aux côtés du matériau d'origine. Les bases sont là, il ne reste plus qu'à laisser la poudrière exploser.
Note : 7/10. En bref, portés par une interprétation touchante et une modernisation réussie du harcèlement à l'ère des réseaux sociaux, ces deux premiers épisodes réinventent l'œuvre de Stephen King avec une approche psychologique très prometteuse. Malgré un second chapitre au rythme plus lent et quelques intrigues secondaires superflues, la relation fusionnelle entre Carrie et sa mère ainsi que la montée progressive de la tension posent des bases solides pour la suite.
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