4 Février 2026
L’idée d’un fantastique ancré dans la culture française a toujours titillé la curiosité. À défaut de s’imposer dans le paysage télévisuel avec la même assurance que les productions anglo-saxonnes, les créateurs hexagonaux persistent à vouloir s’approprier ce genre. Une démarche compréhensible. Sauf que, parfois, le résultat donne surtout l’impression d’un produit sous influence, comme un élève studieux qui applique les recettes apprises sans y injecter assez de souffle personnel. Anaon est l’exemple type de cette ambition contrariée. La série choisit la Bretagne comme toile de fond. Sur le papier, un cadre prometteur : paysages chargés de mystères, mythologie locale riche, ambiance naturellement propice à l’étrange.
Veuf depuis un mois, Max, major de la gendarmerie de Harz en Bretagne, est chargé d’enquêter sur la disparition mystérieuse d’une adolescente. Sa fille, Wendie, tente de reprendre le cours normal de sa vie de lycéenne, mais une série d’événements étranges et terrifiants vont la pousser, elle et ses amis, à vouloir eux aussi faire la lumière sur ce qui se passe. Alors que son père remonte la piste d’un agresseur en série, la jeune fille comprend de son côté que quelque chose d’anormal est à l’œuvre : quelque chose de surnaturel, qui pourrait avoir trait au folklore local... et aux terrifiants pouvoirs que Wendie développe et qu’elle cache à son père. Malgré le deuil, les secrets et les non-dits, chacune de leurs avancées pousse un peu plus Max et Wendie l’un vers l’autre. Et pour obtenir des réponses, ils devront faire famille à nouveau.
Mais très vite, ce potentiel reste en surface. Le village fictif de Harz, censé incarner un microcosme breton nourri de légendes, n'est en réalité qu’un décor accessoire. Oui, le Bugul-Noz est mentionné, et l’on croise quelques symboles du folklore. Mais rien n’y fait, l’ancrage reste décoratif. Une carte postale en gris, vaguement mélancolique, qui aurait pu être remplacée par n’importe quel autre coin reculé sans que ça change vraiment le fond. Au cœur du récit, un duo : un gendarme marqué par la perte de sa femme, et sa fille adolescente, elle aussi fracturée par ce deuil.
Les deux tentent tant bien que mal de recoller les morceaux de leur lien, pendant qu’une série d’agressions étranges secoue leur village. Rien à dire sur le point de départ. Le problème vient plutôt de ce que la série fait de cette relation. Ou plutôt, de ce qu’elle ne fait pas. Les dialogues, les réactions, les conflits sont prévisibles. Pas dans le sens du réalisme – dans celui du déjà-vu. La fille rebelle mais blessée. Le père protecteur mais dépassé. Chaque scène semble calquée sur une dynamique familière. Ce qui aurait pu être touchant devient mécanique. Impossible de regarder Anaon sans penser à ses modèles. Difficile d’en faire abstraction, même en essayant.
L’ombre de Stranger Things plane partout, du groupe d’ados à vélo aux phénomènes inexpliqués qui transforment un village ordinaire en terrain d’enquête surnaturel. Sauf qu’ici, tout semble plus appliqué qu’inspiré. Ce qui frappe, c’est cette impression constante de déjà-entendu. Même les scènes censées être anxiogènes manquent de tension. Comme si le scénario avait coché les cases d’un genre sans trop chercher à en déplacer les lignes. L’histoire avance, certes, mais sans frisson, sans aspérité. Juste une progression linéaire, où les mystères s'accumulent sans que l'on ressente réellement leur poids.
L’écriture des dialogues joue un rôle central dans une série fantastique. Elle permet d’ancrer les personnages, de rendre crédibles des situations improbables. Dans Anaon, c’est là que le bât blesse. Certaines scènes donnent la sensation d’avoir été bouclées à la va-vite. Les échanges manquent parfois de naturel, de subtilité. Les intentions sont claires, mais la forme ne suit pas. Le résultat ? Une mise à distance presque immédiate. Là où l’on devrait se sentir pris dans le vertige de l’étrange, on observe les personnages réciter leur texte. Ça ne sonne pas toujours faux, mais rarement juste.
Le casting est plutôt solide sur le papier. Guillaume Labbé, dans le rôle du père gendarme, fait le job avec ce qu’il a. Capucine Malarre, qui incarne sa fille, s’en sort mieux. C’est elle qui parvient le plus souvent à donner un peu de chair à son personnage. Il y a une forme de sincérité dans son jeu, quelque chose qui échappe parfois aux autres. Mais dans l’ensemble, le jeu oscille entre l’honnête et le flou. Pas de contre-performance spectaculaire, mais une impression générale de retenue, de prudence. Peut-être à cause d’une direction d’acteurs qui ne prend pas assez de risques. Peut-être aussi à cause d’un scénario qui bride l’interprétation.
Visuellement, la série n’est pas désagréable. La lumière est bien travaillée, certains plans ont une vraie élégance. Mais cette attention à l’image ne suffit pas à installer une atmosphère. Il manque ce quelque chose d’indéfinissable qui capte l’attention et la retient. La série avance à un rythme lent, ce qui pourrait être une qualité si cette lenteur servait une tension, une montée. Or ici, elle contribue plutôt à une forme d’engourdissement. L’impression, au bout de quelques épisodes, est celle d’une série molle, qui avance sans élan, avec des scènes trop statiques, comme si tout restait sur pause.
Ce n’est pas un reproche en soi. Mais quand une série choisit d’aller vers le plus grand nombre, elle prend le risque de lisser son propos. Et c’est ce qui se passe avec Anaon. L’histoire veut plaire à tout le monde, et au final, elle ne provoque ni débat ni émotion forte. La fin, par exemple, se devine dès le quatrième épisode. Pas de prise de risque, pas de twist marquant. Juste une résolution sage, comme un devoir bien rendu. Ce positionnement "grand public" empêche peut-être la série d’explorer des zones plus sombres, plus ambivalentes. Ce qui aurait pu en faire un objet singulier devient un produit parmi d’autres.
Malgré toutes ces limites, il y a quelque chose à reconnaître à Anaon : la tentative. Celle de raconter une histoire fantastique dans un contexte français, avec des références culturelles locales, et une volonté de se démarquer d’un réalisme trop plat. C’est un effort. Mais il reste au stade de l’ébauche. La série donne l’impression d’avoir voulu faire plaisir à tout le monde, sans vraiment savoir à qui elle parlait. Les ados, les fans de fantastique, les amateurs de polar ? Difficile à dire. Ce flou dans l’intention se répercute dans la forme.
Regarder Anaon, c’est comme suivre une randonnée balisée sur un sentier qu’on connaît déjà par cœur. On voit l’effort, on sent les intentions, mais il manque ce pas de côté, cette étincelle qui transforme une série correcte en expérience marquante. Le fantastique français a encore du chemin à faire. Et il le fera, peut-être, le jour où les créateurs n’auront plus besoin de prouver qu’ils peuvent faire aussi bien que les Américains, mais juste envie de faire à leur manière.
Note : 4.5/10. En bref, regarder Anaon, c’est comme suivre une randonnée balisée sur un sentier qu’on connaît déjà par cœur. On voit l’effort, on sent les intentions, mais il manque ce pas de côté, cette étincelle qui transforme une série correcte en expérience marquante.
Disponible sur Amazon Prime Video
Disponible sur france.tv, diffusé sur France 2 à partir du 4 février 2026
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