Carême (Saison 1, épisodes 1 et 2) : cuisine, politique et partouzes au temps de Napoléon

Carême (Saison 1, épisodes 1 et 2) : cuisine, politique et partouzes au temps de Napoléon

Dès les premières minutes des deux premiers épisodes de Carême, disponible sur Apple TV+, une chose saute aux yeux : les moyens sont là. La patte de production est reconnaissable, soignée, presque luxueuse. Une esthétique qui évoque une production Canal+, et ce n’est pas un reproche. Les décors sont imposants, le travail sur la lumière reflète une ambition visuelle rare dans les séries historiques récentes. Pourtant, sous cette belle vitrine, l’ensemble peine à convaincre. La direction artistique attire immédiatement l’attention. Les costumes, les décors, les scènes de cuisine, tout semble calibré pour plonger le spectateur dans une époque qu’on voit encore trop peu à l’écran. 

 

Dans l'Europe de Napoléon en plein bouleversement, Antonin Carême, un orphelin doté d’un talent exceptionnel, ne rêve que d’une chose : devenir le chef le plus célèbre au monde et donner ses lettres de noblesse à un nouvel art, la Gastronomie. Mais pour cela, il va devoir passer un pacte avec le diable et devenir espion au service d’un homme machiavélique qui, lui, a élevé la politique au rang d’art : Talleyrand. D’après une histoire vraie, Carême nous entraîne dans un monde où la misère et la dureté des cuisines côtoient l’opulence des hôtels particuliers, où les vrais sentiments sont abîmés par les faux-semblants, et où la manipulation est reine. Bien décidé à sortir de la pauvreté et accomplir son rêve, Carême peut tout avoir – les femmes, l’argent, la gloire – mais à quel prix : l’amour ? Sa vie ? Son âme ?

 

La fin du XVIIIe siècle et les premières années du XIXe sont ici explorées avec un sens du détail parfois bluffant. On sent une volonté de rendre hommage à cette période charnière, entre Révolution, Consulat et Empire. Les cuisines bouillonnantes, les banquets opulents, les salons enfumés : tout cela est restitué avec un certain panache. Mais cette cohérence visuelle ne suffit pas à masquer les failles d’un récit trop souvent tiré par les cheveux. Le contraste est fort entre la rigueur des décors et la légèreté avec laquelle l’histoire est racontée. Le choix de Benjamin Voisin pour incarner Marie-Antoine Carême surprend, puis interroge. 

 

L’acteur, connu pour son intensité dans des rôles plus ancrés, propose ici une version du célèbre chef très éloignée de ce que les historiens décrivent. Loin d’un portrait sobre et réaliste, Carême fait de son héros une figure presque rock, aux accents glam, dont l’attitude évoque davantage les codes du clip musical que ceux d’une fresque historique. Difficile de croire à cette image d’un Carême espion, séducteur invétéré et héros romantique impliqué dans les grandes affaires du Consulat. La série lui prête une vie digne d’un roman de gare, où les intrigues politiques s'entremêlent aux scènes de séduction répétitives, parfois gratuites, souvent hors-sujet. 

 

Cette réécriture fantaisiste finit par noyer le propos initial. L’un des choix narratifs les plus discutables reste celui de transformer le cuisinier en agent secret à la solde de différents camps. L’intention était peut-être de dynamiser l’intrigue, de sortir des cuisines pour faire voyager le spectateur dans les coulisses du pouvoir. Mais cette tentative manque de crédibilité. En forçant le trait, la série abandonne l’occasion d’explorer avec nuance les dilemmes d’un homme pris entre sa passion culinaire et les tensions de son époque. Au lieu de cela, les épisodes s’enchaînent au rythme de complots peu lisibles et de rencontres charnelles qui finissent par lasser. Ces scènes répétées, presque systématiques, parasitent le fil narratif. 

 

Le sexe, omniprésent, prend peu à peu le dessus sur la cuisine, reléguée au second plan. On en vient à se demander si Carême a réellement envie de parler de gastronomie ou si elle préfère s’en servir comme décor pour justifier un enchaînement de fantasmes scénaristiques. Le début du XIXe siècle n’est pas la période la plus exploitée par les séries historiques, et c’est justement là que Carême aurait pu se distinguer. À une époque où l’Europe sort des turbulences révolutionnaires et où l’Empire napoléonien commence à se mettre en place, le contexte ne manque pas d’intérêt. 

 

L’émergence d’une nouvelle bourgeoisie, les enjeux diplomatiques, les tensions sociales : les matériaux ne manquent pas pour construire une fresque captivante. Mais ici, le cadre historique semble n’être qu’un prétexte. Les grands noms sont convoqués (Talleyrand, Joséphine, Fouché…), mais rarement avec cohérence. Leurs interactions avec Carême sont souvent invraisemblables, voire absurdes. Il devient ainsi un personnage omniprésent, impliqué dans toutes les intrigues, sans que cela ne serve vraiment à enrichir sa trajectoire personnelle. Résultat : l’époque, pourtant prometteuse, est survolée, effleurée sans être creusée.

 

Autre faiblesse notable : l’écriture. Les dialogues oscillent entre le pompeux et le plat, sans jamais vraiment trouver un équilibre. Parfois, une réplique bien sentie émerge, mais elle est vite noyée dans un flot de phrases convenues. Le ton hésite entre sérieux et pastiche, sans jamais trancher. Ce flou empêche de s’attacher aux personnages, dont les motivations restent floues ou caricaturales. L’impression générale est celle d’un manque de direction claire. Comme si le scénario cherchait constamment à surprendre, quitte à se perdre dans une surenchère d’effets. Cela nuit à l’ensemble. L’émotion ne prend pas, la tension dramatique reste artificielle, et le suspense est sacrifié au profit d’effets de style.

 

Il est étonnant de voir à quel point la série met en avant les scènes de cuisine tout en ne leur donnant que peu de substance. Bien sûr, elles sont visuellement réussies. Les gestes sont précis, les ingrédients soignés, et certaines séquences retranscrivent assez bien la concentration et la passion du cuisinier. Mais cela reste en surface. Ce qui manque, c’est le lien entre cette cuisine et l’homme qui la pratique. Que cherche Carême dans ses plats ? Quelle est sa philosophie ? Comment perçoit-il l’évolution de son art dans un monde en mutation ? Autant de questions que la série laisse de côté. À force de préférer le spectaculaire au profond, elle rate l’occasion de dire quelque chose de fort sur la naissance de la gastronomie moderne.

 

Ce qui frappe en regardant Carême, c’est le décalage entre les ambitions affichées et le résultat. Visiblement, le projet a bénéficié d’un budget conséquent, d’un casting solide et d’un cadre historique porteur. Mais tous ces éléments ne suffisent pas à garantir une œuvre cohérente. L’envie de moderniser le propos, de dynamiter les codes du biopic classique, est compréhensible. Le résultat, lui, donne l’impression d’une fuite en avant. Certains choix esthétiques ou narratifs rappellent des productions récentes également estampillées Apple TV+. On pense à Napoléon de Ridley Scott, autre exemple d’une fresque visuellement riche mais historiquement désinvolte. 

 

Ici aussi, la France devient un décor plus qu’un sujet. Un lieu de fantasmes pour des créateurs qui semblent plus fascinés par l’imagerie que par la réalité. L’histoire de Marie-Antoine Carême mérite pourtant d’être racontée. Premier chef star, inventeur de la toque, précurseur de la haute cuisine française, il incarne une transition majeure dans la culture culinaire. À travers lui, il aurait été possible de parler de transmission, d’excellence, de dévouement à un art. Il aurait aussi été pertinent d’aborder la tension entre reconnaissance sociale et conditions de travail, ou encore de creuser son lien avec les puissants de son temps, sans tomber dans la fiction grossière.

 

Mais pour cela, il aurait fallu accepter de ralentir le rythme, de poser les enjeux, de faire confiance à la complexité des personnages. Carême préfère l’agitation permanente. Ce choix donne un rythme haletant, mais au prix de la profondeur. À ce stade, difficile d’imaginer un retournement narratif qui redonnerait cohérence à l’ensemble. La série semble déjà avoir épuisé ses effets. Chaque épisode suit une mécanique répétitive : une mission, une scène de sexe, une révélation, un plat. Le spectateur anticipe sans surprise ce qui vient, faute d’une vraie progression dramatique. Ce qui reste, c’est une série au ton indécis, qui cherche l’équilibre entre plaisir coupable et fresque historique, sans vraiment y parvenir. 

 

Certains y verront une proposition audacieuse, un divertissement coloré. Pour d’autres, ce sera un exemple de plus d’une fiction contemporaine qui sacrifie la rigueur au style, le fond à la forme. Carême pose une question simple : que reste-t-il d’une série quand elle oublie ce qu’elle voulait raconter ? En transformant un personnage historique complexe en figure de roman-feuilleton, elle passe à côté de son sujet. Certes, elle séduit par son apparence, elle amuse parfois, mais elle ne tient pas ses promesses. La reconstitution est réussie, l’interprétation inégale, l’écriture confuse. Une série qui aurait pu marquer, mais qui, à force de dispersion, finit par se diluer.

 

Note : 5/10. En bref, c’est très joli et les décors sont somptueux mais le scénario est souvent aux fraises. Un joli soufflé qui retombe assez vite. 

Disponible sur Apple TV+

 

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