Carême (Saison 1, 8 épisodes) : la série qui transforme la grande cuisine en plat trop chargé

Carême (Saison 1, 8 épisodes) : la série qui transforme la grande cuisine en plat trop chargé

Il y a des séries qui donnent envie de passer à table. Et puis il y a celles qui, à force de vouloir trop en faire, finissent par couper l’appétit. Carême, la dernière création française diffusée sur Apple TV+, fait partie de la deuxième catégorie. Centrée autour d’Antonin Carême, figure emblématique de la gastronomie française du début du XIXe siècle, la série avait tout pour intriguer : un personnage historique au destin fascinant, un contexte politique riche, un savoir-faire culinaire unique à mettre en image. Pourtant, le résultat final laisse un arrière-goût amer. Dès les premiers épisodes, le ton est donné. La série tente de jongler entre fresque historique, thriller politique et mélodrame érotico-gastronomique.

 

Un choix audacieux, mais risqué. Trop souvent, ces différents registres ne se répondent pas : ils s’annulent. La cuisine devient un prétexte, l’histoire un décor, les personnages des pantins. Il y a là un déséquilibre qui pèse sur l’ensemble de la narration. En huit épisodes, la série couvre une période intense de l’histoire de France : l’année 1799, juste après le coup d’État du 18 brumaire. Antonin Carême, jeune pâtissier surdoué, est repéré par les puissants. Entre Talleyrand, Napoléon et les jeux d’influence, il est rapidement propulsé dans les arcanes du pouvoir. Jusque-là, le pitch tient la route. Mais très vite, les choix scénaristiques posent problème. Le personnage principal se retrouve impliqué dans des intrigues qui tiennent plus de la fiction rocambolesque que du récit historique. 

 

Ce n’est pas l’invention qui dérange, mais son manque de cohérence. Les libertés prises avec les faits ne seraient pas un problème si elles servaient un propos. Ici, elles apparaissent souvent gratuites. À force de vouloir rendre l’histoire plus "vivante", elle finit par en perdre toute substance. On assiste à une série de clichés et d’anachronismes, qui finissent par parasiter l’immersion. Le langage utilisé, par exemple, sonne rarement juste. Les dialogues peinent à évoquer la France du XIXe siècle. On entend des expressions qui n’ont rien à faire là, des tournures qui semblent sortir tout droit de nos contemporains. Résultat : une ambiance étrange, un entre-deux permanent entre reconstitution et modernité plaquée.

 

Du côté des personnages, le constat est similaire. La série s’appuie sur des figures historiques réelles — Talleyrand, Fouché, Napoléon — mais les transforme en caricatures. Leurs interactions avec Carême relèvent plus du fantasme que d’une exploration nuancée de leurs ambitions respectives. Il en va de même pour les figures féminines, souvent reléguées à des rôles accessoires, malgré une tentative de leur donner du poids. Leur écriture semble dictée par des codes dramatiques très actuels, mais appliqués mécaniquement. Benjamin Voisin, dans le rôle principal, est partout. Il est en cuisine, dans les salons, dans les couloirs du pouvoir, dans les bras d’un personnage secondaire, dans une scène d’action, dans une autre de séduction… 

 

Une omniprésence qui lasse. Ce n’est pas tant la performance de l’acteur qui pose problème, que l’usage qui en est fait. Le personnage de Carême, tel qu’il est présenté, oscille sans cesse entre génie culinaire, agent double et romantique maudit. Trop, c’est trop. À force de vouloir cocher toutes les cases, la série oublie de creuser. Le spectateur peine à comprendre ce qui anime réellement ce jeune homme. Sa passion pour la cuisine est effleurée, jamais explorée en profondeur. Ses contradictions ne sont pas assumées, juste mises bout à bout dans une succession de scènes qui peinent à faire corps. Et puis il y a cette question de la vraisemblance : le personnage est toujours habillé de la même manière, quel que soit le contexte. Une silhouette qui devient vite une caricature. La mise en scène insiste sur sa singularité au point de l’écraser. 

 

On ne croit pas vraiment à ce cuisinier qui semble avoir troqué son tablier contre une panoplie de héros de série d’action. Pour une série censée célébrer l’un des pionniers de la gastronomie française, Carême reste étonnamment timide sur ce terrain. Les scènes de cuisine sont peu nombreuses, parfois expédiées. Lorsqu’elles sont présentes, elles jouent surtout sur des effets de style : gros plans sur la crème fouettée, éclairages tamisés, sensualité suggérée. Mais très peu d’éléments techniques, très peu de gestes, très peu d’émotion véritable liée à l’acte de cuisiner. On ne ressent pas le lien entre Carême et ses créations. On ne comprend pas ce qui le différencie des autres. La cuisine devient une métaphore facile pour illustrer son pouvoir de séduction ou sa capacité à manipuler les puissants. 

 

C’est une occasion manquée : celle de montrer comment un homme a transformé un art artisanal en domaine d’excellence reconnu par les plus grands. Il faut bien le reconnaître : visuellement, la série en impose. Les décors sont soignés, les costumes bien réalisés, les scènes tournées dans des lieux historiques prestigieux. L’image est belle, parfois même trop léchée. Ce parti pris esthétique sert une certaine atmosphère, mais ne parvient pas à compenser les faiblesses de la narration. Tout semble calibré pour séduire un public international, avec une France stylisée, presque fantasmée. Mais ce vernis ne tient pas longtemps. On sent une volonté de faire de Carême un produit culturel exportable, à la manière des grandes productions anglo-saxonnes. 

 

Cela passe notamment par un rythme soutenu, une emphase sur les émotions fortes, et une certaine dose de nudité gratuite. Ce qui frappe, c’est que les moyens sont là. La production a visiblement misé gros. Mais l’investissement semble avoir été concentré sur l’apparence, au détriment du fond. Le scénario manque de cohérence, les dialogues de finesse, et l’ensemble de souffle. Une fois passée la première impression, on peine à s’attacher aux personnages, à se laisser porter par les enjeux. Dans une tentative de moderniser le genre historique, Carême multiplie les clins d’œil contemporains. Diversité forcée dans le casting, relations romantiques très appuyées, comportements très actuels dans des contextes d’époque : ces choix peuvent avoir leur légitimité lorsqu’ils sont pensés, assumés, et intégrés au récit. Ici, ils paraissent plaqués. 

 

Cela crée une dissonance permanente. Ce n’est pas le mélange des genres qui pose problème, mais le manque d’équilibre. Il est tout à fait possible de revisiter une période historique avec un regard actuel, à condition de ne pas dénaturer totalement son contexte. Dans Carême, la relecture frôle souvent la caricature. On finit par se demander si le but est de raconter une époque ou simplement de cocher des cases narratives. La promesse de départ était séduisante : raconter l’ascension d’un jeune pâtissier dans un monde en pleine mutation. Explorer les liens entre cuisine, politique et pouvoir. Offrir un regard différent sur l’histoire française en mêlant art culinaire et intrigues d’époque. Mais la série semble rapidement perdre de vue cette ambition.

 

À vouloir plaire à tout le monde, elle finit par ne convaincre personne. Les amateurs d’histoire seront frustrés par les libertés prises avec les faits. Les passionnés de cuisine resteront sur leur faim. Ceux qui cherchent un bon divertissement se heurteront à une narration confuse. Il y a dans cette série une forme d’épuisement : comme si chaque épisode cherchait à compenser les faiblesses du précédent en ajoutant encore plus de scènes chocs, de retournements, de tensions artificielles. En refermant cette première saison, un constat s’impose : Carême avait tout pour réussir, mais a manqué de clarté dans son intention. Il ne suffit pas d’avoir un bon sujet pour faire une bonne série. Encore faut-il savoir ce qu’on veut en dire. 

 

Ici, l’idée d’explorer le destin d’un homme peu connu du grand public, mais au parcours exceptionnel, était pertinente. Mais au lieu de plonger dans la richesse de son parcours, la série se perd dans des fictions alambiquées. Cela donne une œuvre inégale, qui alterne moments prometteurs et longueurs inutiles. Une série qui cherche son style sans jamais le trouver complètement. Et qui, à force de vouloir briller, finit par aveugler son propre propos. Il reste à espérer que si une saison 2 devait voir le jour, elle fasse un peu plus confiance à son sujet. Car la vie d’Antonin Carême, elle, n’a pas besoin d’artifices pour captiver.

 

Note : 4/10. En bref, Carême, c’est un peu comme ces plats magnifiques en apparence, mais qui manquent d’assaisonnement. Tout est là pour séduire : un cadre prestigieux, des acteurs reconnus, une mise en scène ambitieuse. Mais derrière cette belle façade, il manque l’essentiel : la sincérité, la profondeur, la cohérence.

Disponible sur Apple TV+

 

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