Critique Ciné : Saint-Ex (2024)

Critique Ciné : Saint-Ex (2024)

Saint-Ex // De Pablo Agüero. Avec Louis Garrel, Diane Kruger et Vincent Cassel.

 

Avec Saint-Ex, Pablo Agüero livre un film singulier, ambitieux sur la forme, mais bien plus fragile sur le fond. Le projet avait de quoi séduire : s’emparer de la figure d’Antoine de Saint-Exupéry, non pas en déroulant un biopic académique, mais en capturant un moment précis de sa vie, à l'époque de l’aéropostale. Un fragment censé raconter à la fois l'homme, le poète, l'aviateur. Mais cette tentative de concilier épopée aérienne et portrait intime finit par se perdre dans un entre-deux incertain. Le film choisit de se concentrer sur l’année 1929, durant laquelle Saint-Exupéry, alors jeune pilote, traverse la cordillère des Andes en compagnie d’Henri Guillaumet. 

 

En 1930, Antoine de Saint-Exupéry est pilote de l’Aéropostale en Argentine. Quand Henri Guillaumet, son meilleur ami et le meilleur pilote de l’Aéropostale, disparaît dans la Cordillère des Andes, Saint-Ex décide de partir à sa recherche. Cette quête impossible l'oblige à se dépasser, en faisant de sa capacité à rêver sa plus grande force...

 

Ce choix narratif aurait pu permettre une vraie plongée dans une amitié fraternelle et dans l’ivresse du vol à une époque où l’aviation flirtait encore avec l’inconnu. Mais cette base historique est traitée de manière tellement fluctuante qu’elle finit par manquer sa cible : ni véritable récit d’aventure, ni exploration convaincante de la psychologie du personnage. Le film évoque, par touches, l’œuvre littéraire de Saint-Exupéry. Quelques clins d’œil à Vol de nuit, des évocations brèves à Terre des hommes, voire un personnage enfantin à la chevelure rousse qui fait forcément penser au Petit Prince. 

 

Ces allusions restent cependant à la surface, comme si elles étaient insérées par obligation plutôt que portées par une réelle nécessité narrative. Ce qui frappe, très vite, c’est l’indécision stylistique du film. Agüero cherche visiblement à styliser son propos, à l’élever vers une forme de lyrisme, mais cette intention, trop appuyée, finit par étouffer toute sincérité. La mise en scène multiplie les effets – ralentis, plans fixes, jeux d’ombre – sans parvenir à dégager une cohérence visuelle ou émotionnelle. Chaque séquence semble pensée pour marquer, mais rares sont celles qui touchent. Il y a une volonté manifeste de créer du souffle, de l’ampleur, mais cela se heurte à des limites techniques visibles. 

 

Tourné partiellement en Patagonie, Saint-Ex promettait des paysages à couper le souffle. Pourtant, malgré les décors naturels, certains plans donnent un sentiment artificiel, comme si les personnages évoluaient dans des décors numériques à peine finalisés. Ce contraste constant entre l’aspiration poétique et les maladresses visuelles crée un étrange sentiment de décalage. Le casting réunissait pourtant des noms capables d’habiter des rôles complexes. Louis Garrel campe Saint-Exupéry avec un certain détachement. Il incarne un personnage qui semble souvent ailleurs, perdu dans ses pensées – ce qui pourrait coller à l’image du rêveur – mais son jeu donne surtout l’impression d’un déphasage constant avec le reste du film.

 

Face à lui, Diane Kruger et Vincent Cassel peinent également à trouver leur place. Kruger, trop en retenue, semble cantonnée à un rôle de figure symbolique, sans vraie matière. Cassel, de son côté, adopte un ton presque burlesque, en rupture complète avec les enjeux supposés du récit. Le résultat donne l’impression que chacun des trois joue dans un registre différent, sans véritable direction d’ensemble. Malgré sa durée relativement courte, le film donne le sentiment de s’étirer. L’intrigue principale – la disparition de Guillaumet, la quête pour le retrouver – aurait pu constituer un axe narratif solide. 

 

Mais elle se dilue dans une succession de scènes stylisées, de dialogues peu naturels, et de rebondissements invraisemblables.  À aucun moment, le récit ne parvient à s’ancrer dans une dynamique émotionnelle forte. La relation entre Saint-Exupéry et Guillaumet, censée porter le cœur du film, manque de nuances. Présentée comme une amitié d'exception, elle reste enfermée dans une logique de rivalité implicite et de flashbacks illustratifs. On reste à distance, faute d’incarnation convaincante. Le spectateur n’est jamais invité à ressentir ce que traversent les personnages, simplement à le constater.

 

Il faut reconnaître au film une certaine audace dans son approche. Agüero ne cherche pas la reconstitution fidèle, il construit une œuvre symbolique, presque mystique, où l’aviation devient une métaphore du dépassement de soi, de la quête de lumière. Mais cette ambition, au lieu de sublimer le récit, finit par le desservir. À force de vouloir créer de l’émotion par l’image, le film oublie de faire exister ses personnages autrement que comme des figures. La musique de Christophe Julien, omniprésente, accentue cette impression de surenchère. Elle envahit chaque scène, souligne lourdement les intentions, jusqu’à étouffer les rares moments de silence ou de doute. 

 

L’émotion est dictée, jamais suggérée. Certains passages frôlent même le kitsch : une scène de danse autour du feu, par exemple, évoque plus un rituel païen qu’un moment charnière d’introspection. D’autres séquences, comme un redémarrage d’avion à la main en haute altitude, flirtent dangereusement avec l’absurde. Ces choix peuvent être perçus comme des élans poétiques, mais finissent souvent par provoquer un détachement, voire un agacement. Le problème central de Saint-Ex, c’est qu’il semble tout faire pour s’éloigner de ce qui rendait son sujet intéressant. La figure de Saint-Exupéry, complexe, contradictoire, profondément humaine, n’émerge jamais vraiment. 

 

L’homme derrière l’auteur, derrière l’aviateur, reste une silhouette floue. On aurait pu espérer une approche intimiste, ou au contraire une fresque aérienne inspirante. Le film hésite constamment entre ces deux pôles, sans jamais trancher. Il est difficile de savoir à qui ce film s’adresse. Aux amateurs de Saint-Exupéry ? Ils risquent d’être frustrés par un traitement qui évite les moments clés de sa vie et ne fait qu'effleurer son œuvre. Aux amoureux de cinéma sensoriel ? Ils seront sans doute déroutés par les maladresses formelles. Même les séquences aériennes, pourtant propices à l’émerveillement, n’échappent pas à un rendu désuet.

 

Saint-Ex tente quelque chose et c’est indéniable. Mais cette tentative, aussi noble soit-elle dans l’intention, reste inaboutie. Le film manque de cohérence, d’ancrage émotionnel, et surtout de souffle narratif. Il oscille entre la carte postale visuelle et la rêverie conceptuelle, sans jamais trouver un équilibre. Ce n’est pas un mauvais film au sens strict, mais un film qui semble perdu dans ses propres ambitions. Un projet bancal, porté par de belles idées, mais qui échoue à leur donner corps. Il en résulte une expérience frustrante, où le potentiel reste à l’état de promesse non tenue.

 

Note : 3.5/10. En bref, Saint-Ex tente quelque chose et c’est indéniable. Mais cette tentative, aussi noble soit-elle dans l’intention, reste inaboutie. Le film manque de cohérence, d’ancrage émotionnel, et surtout de souffle narratif.

Sorti le 11 décembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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