Serpientes y escalaras (Saison 1, 8 épisodes) : Le jeu de l’échelle

Serpientes y escalaras (Saison 1, 8 épisodes) : Le jeu de l’échelle

Huit épisodes plus tard, l’impression qui reste est difficile à résumer. Le Jeu de l’Échelle (titre original Serpientes y escaleras) n’est pas une série qui se livre facilement. Elle demande du recul, une certaine digestion émotionnelle, et peut-être un peu de patience. Dans un paysage saturé de séries aux thèmes appuyés et aux formats calibrés, celle-ci se fraie un chemin à sa manière, en prenant le risque de l’ambiguïté, du malaise et parfois même de l’inconfort. Ce qui commence comme le récit assez classique d’une femme qui veut gravir les échelons au sein d’une institution scolaire prend rapidement une autre tournure. 

 

Et plus les épisodes avancent, plus il devient clair qu’il ne s’agit pas seulement d’une satire sociale ou d’un commentaire politique voilé. C’est avant tout une exploration des contradictions humaines, là où ambition, trahison et quête de reconnaissance s’entremêlent dans un jeu d’apparences trompeuses. Au centre de la série se trouve Dora, une femme à l’apparence modeste, rigide, presque trop droite pour survivre dans le monde dans lequel elle tente de s’imposer. Elle est préfète dans un établissement scolaire huppé et nourrit un objectif simple : devenir directrice. Pas pour le prestige, mais parce qu’elle sent que quelque chose doit changer. Chez elle, l’ambition n’est pas née d’une soif de pouvoir, mais d’un besoin viscéral de transformation. 

 

En elle, quelque chose veut basculer, s’émanciper d’une vie bien rangée. Ce que la série propose, c’est d’assister à cette bascule, lente puis brutale. Mais ce parcours n’est pas linéaire. Il est semé d’obstacles, de personnages secondaires qui gravitent autour d’elle, chacun apportant une tension, un miroir ou une diversion à son évolution. Le cadre scolaire, en apparence anodin, devient progressivement un théâtre de jeux de pouvoir inattendus. Et c’est justement ce glissement du banal vers le dérangeant qui donne à la série son étrangeté. Autour de Dora, plusieurs figures viennent étoffer le récit. Parmi elles, un chocolatier à la réussite déconcertante, croisé par hasard mais qui devient rapidement un élément central. Leur relation intrigue, parce qu’elle semble improbable. 

 

Pourtant, elle incarne cette capacité de la série à mêler des éléments disparates pour tisser une trame cohérente, bien qu’irrégulière. Il y a aussi Tamara et Vicente, couple espagnol fraîchement installé au Mexique, dont les intentions semblent floues. Derrière leur apparente bienveillance se cache autre chose. Leur arc narratif, tout comme celui des adolescents du lycée, offre des digressions qui, si elles ne sont pas toujours convaincantes, ont le mérite d’explorer d’autres facettes du pouvoir : celui de la séduction, du sexe, de la manipulation silencieuse. Certains de ces arcs sont plus réussis que d’autres. Par moments, l’impression de dispersion est réelle. 

 

Certains fils narratifs paraissent étirés inutilement, d’autres tombent à plat. Cela crée un rythme inégal, parfois trop lent, parfois précipité, ce qui peut désarçonner. Visuellement, la série opte pour des choix qui ne laissent pas indifférent. Plans rapprochés, focales étranges, effets de style ponctuels… Le tout crée une atmosphère un peu instable, qui oscille entre réalisme et symbolisme. Certains cadrages surprennent, notamment ces gros plans sur les yeux ou les bouches, sans justification émotionnelle apparente. Il est difficile de dire si cela fonctionne pleinement, mais cela participe à l’identité visuelle de l’œuvre. Le ton, quant à lui, navigue entre le dramatique et l’absurde. Il ne s’agit pas d’une comédie au sens strict. 

 

Les moments censés faire sourire sont souvent teintés d’un malaise persistant. L’humour, s’il existe, est noir, discret, souvent enfoui dans des dialogues qui semblent anodins. Ce décalage constant entre ce qui est dit et ce qui est montré donne à la série une tension sourde, presque inconfortable. Ce qui m’a le plus marqué, c’est peut-être la façon dont la série traite ses personnages. Personne n’est vraiment aimable, ni même attachant au sens traditionnel du terme. Tous ont une part sombre, un égoïsme latent ou une faiblesse honteuse. Même les enfants sont présentés sans fard, parfois comme des adultes miniatures, plus préoccupés par leur statut social que par leurs jeux d’enfants.

 

Et pourtant, c’est peut-être cela qui rend l’ensemble crédible. Le refus du manichéisme est constant. Personne n’est tout à fait bon, personne n’est entièrement mauvais. Chacun navigue à vue dans un environnement où les règles sont mouvantes, les alliances temporaires, et les intentions toujours suspectes. Si l’idée d’explorer les jeux de pouvoir à travers un microcosme comme une école privée est pertinente, l’exécution n’est pas toujours fluide. Certains épisodes peinent à maintenir l’attention, noyés sous les sous-intrigues ou les revirements trop soudains. L’histoire de vol, par exemple, paraît secondaire voire inutile dans l’ensemble du récit. 

 

De même, certaines scènes semblent là uniquement pour provoquer, sans réelle portée narrative. Le rythme s’accélère dans la deuxième moitié de la saison, ce qui redonne un souffle au récit. Les enjeux deviennent plus clairs, les masques tombent. Il aurait toutefois été judicieux de resserrer l’intrigue, de réduire certaines redondances pour offrir une conclusion plus tranchante. L’épisode final propose une sorte de bilan poétique, presque mélancolique, porté par une chanson interprétée par un enfant. Un moment inattendu qui, paradoxalement, résume bien l’absurdité de tout ce qui précède.

 

Même si le sous-texte politique est perceptible, il ne prend jamais le dessus sur l’histoire humaine. C’est moins une critique frontale du système qu’un miroir tendu aux comportements humains dans un contexte de pouvoir. Ceux qui pensaient trouver une dénonciation claire de la corruption ou des dynamiques de classe pourraient rester sur leur faim. Ici, tout passe par le filtre de la fiction, du décalage, du symbolisme. Le véritable intérêt, à mes yeux, réside dans cette capacité à montrer comment des individus ordinaires peuvent glisser vers des comportements extrêmes lorsque les circonstances les y poussent. Ce n’est pas une question de pays ou de culture, mais une question de nature humaine.

 

Cecilia Suárez, dans le rôle de Dora, incarne avec justesse cette femme en mutation. Son jeu tout en retenue, puis de plus en plus affirmé au fil des épisodes, traduit bien l’ambiguïté de son personnage. Il y a quelque chose de profondément humain dans son parcours : une lutte intérieure constante entre l’envie de rester fidèle à soi-même et la nécessité de s’adapter à un monde corrompu. D’autres acteurs tirent également leur épingle du jeu, comme Juan Pablo Medina dans un rôle plus léger, ou Marimar Vega, qui surprend dans un registre à contre-emploi. Le casting globalement cohérent apporte une richesse à l’univers de la série, malgré quelques performances moins marquantes.

 

Le Jeu de l’Échelle est une série imparfaite, mais qui ne manque pas d’intérêt. Elle ose des choses, prend des risques, quitte à perdre une partie de son audience en route. Elle ne cherche pas à plaire à tout prix, et c’est peut-être ce qui la rend intrigante. Il faut accepter de ne pas tout comprendre, de se laisser porter par le flot des événements, sans forcément chercher une morale ou une résolution nette. Ce n’est pas une série à regarder pour se détendre. Elle demande une certaine disponibilité, et probablement un goût pour les récits qui creusent dans les aspérités humaines. Le rire, quand il arrive, est souvent jaune. La gêne n’est jamais loin, et le plaisir de visionnage passe aussi par cette dissonance.

 

Le Jeu de l’Échelle propose un regard cynique et désabusé sur les rapports humains, les ambitions individuelles et les mécanismes de pouvoir. Elle ne prétend pas offrir des réponses, mais elle a le mérite de poser des questions dérangeantes. Sa forme parfois chaotique reflète son fond : un monde où chacun grimpe, chute, trahit, et recommence. Pas de grandes leçons à tirer ici, mais plutôt un constat lucide sur la fragilité des convictions quand le monde pousse à les abandonner. En ce sens, la série mérite d’être vue. Pas pour s’évader, mais pour observer, réfléchir, et peut-être se reconnaître dans ces personnages en équilibre instable sur une échelle glissante.

 

Note : 5/10. En bref, Le Jeu de l’Échelle propose un regard cynique et désabusé sur les rapports humains, les ambitions individuelles et les mécanismes de pouvoir. Ca aurait pu être beaucoup mieux. 

Disponible sur Netflix

 

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