10 Juin 2025
The Phoenician Scheme // De Wes Anderson. Avec Benicio del Toro, Mia Threapleton et Michael Cera.
Wes Anderson est un cinéaste que j’ai souvent défendu. J’ai toujours admiré sa rigueur formelle, sa capacité à composer l’image comme un peintre de miniatures, et surtout son goût pour les histoires humaines derrière les façades pastel. Mais ces derniers temps, quelque chose s’est fissuré dans cette mécanique si précise. The Phoenician Scheme, en compétition officielle à Cannes, semblait prometteur sur le papier. Malheureusement, le film laisse une impression de déjà-vu et confirme une tendance : celle d’un cinéma devenu trop autocentré. L’intrigue, volontairement difficile à comprendre, suit Zsa-Zsa Korda (Benicio Del Toro), une sorte de tycoon à l’ancienne, survivant à une série d’attentats perpétrés par des rivaux invisibles.
1950. Anatole "Zsa-zsa" Korda, industriel énigmatique parmi les hommes les plus riches d’Europe, survit à une nouvelle tentative d’assassinat (son sixième accident d’avion). Ses activités commerciales aux multiples ramifications, complexes à l’extrême et d’une redoutable brutalité, ont fait de lui la cible non seulement de ses concurrents, mais aussi de gouvernements de toutes tendances idéologiques à travers le monde – et, par conséquent, des tueurs à gages qu’ils emploient. Korda est aujourd’hui engagé dans la phase ultime d’un projet aussi ambitieux que déterminant pour sa carrière : le Projet Korda d’infrastructure maritime et terrestre de Phénicie, vaste opération d’exploitation d’une région depuis longtemps laissée à l’abandon, mais au potentiel immense. Le risque financier personnel est désormais vertigineux. Les menaces contre sa vie, constantes. C’est à ce moment précis qu’il décide de nommer et de former sa successeure : Liesl, sa fille de vingt ans (aujourd’hui nonne), qu’il a perdue de vue depuis plusieurs années.
Sa fille (Mia Threapleton) et un tuteur norvégien (Michael Cera) l’accompagnent dans une traversée kafkaïenne entre conspirations financières et fantasmes post-industriels. Dit comme ça, ça intrigue. Sur l’écran, pourtant, tout cela reste désespérément abstrait. Anderson choisit ici encore un dispositif formel sophistiqué : un jeu de cadres dans le cadre, entre formats 4:3 et 16:9, comme un théâtre de poupées aux parois mouvantes. Chaque plan est pensé comme une vitrine, chaque mouvement de caméra est chorégraphié. Rien ne déborde. Et c’est peut-être là le problème : dans The Phoenician Scheme, tout est trop contenu, trop sous contrôle. L'émotion n’a pas la place de se frayer un chemin.
L’écriture, fidèle à son style, s’enroule sur elle-même. Les dialogues sont foisonnants, souvent plaisants à écouter, mais rarement porteurs d’enjeux clairs. À trop vouloir être spirituel, le film finit par se rendre hermétique. Il y a quelque chose de frustrant dans cette manière de multiplier les digressions, les tableaux figés, les cameos de luxe, sans jamais vraiment construire une trajectoire forte. On passe de scènes absurdes en apartés baroques, avec le sentiment de feuilleter un catalogue plus qu’un récit. Les personnages, quant à eux, semblent condamnés à l’apathie. Korda, malgré l’ampleur de son rôle, n’évolue guère. Sa fille est réduite à une fonction, celle de témoin passif, et Michael Cera, pourtant excellent comédien, joue une partition minimaliste jusqu’à l’effacement.
Tout ce petit monde évolue dans des décors somptueux, mais les visages restent fermés, les regards vides, comme s’ils récitaient un texte appris mécaniquement. Ce manque d'incarnation se retrouve dans la mise en scène : à trop chercher l’harmonie plastique, Anderson perd de vue le cœur battant du cinéma – cette émotion brute, imprévisible, qui surgit dans le désordre. The Phoenician Scheme ressemble davantage à une exposition qu’à un film : les décors sont sublimes, les costumes impeccables, les couleurs irréprochables… mais tout est figé. Cela flatte l’œil, mais fatigue l’attention. Je pourrais dire que j’ai été séduit par la richesse visuelle, que certains tableaux valent à eux seuls le détour – ce serait vrai. Anderson reste un orfèvre de l’image.
Mais l’œil finit par s’habituer à la beauté, et quand le scénario ne suit pas, l’ennui s’installe. L'intrigue, mêlant sabotage industriel, filiation bancale et humour absurde, peine à susciter l’intérêt. On décroche facilement, d’autant que la structure en saynètes renforce cette impression de fragmentation. On dirait un enchaînement de sketches, parfois drôles, souvent confus. Il y a également cette tendance inquiétante à saturer chaque recoin du cadre. Tout est signifiant, tout est décoré, tout est stylisé. Résultat : l’œil est sollicité en permanence, mais l’esprit n’a rien à quoi se raccrocher. L’intrigue de Korda, pourtant censée porter le film, devient rapidement un prétexte, une toile de fond pour une démonstration esthétique.
Le casting impressionne sur le papier : Tom Hanks, Charlotte Gainsbourg, Bill Murray, Mathieu Amalric… Une fois encore, Anderson convoque sa troupe de fidèles et quelques nouvelles têtes. Mais l’effet s’épuise. Ces apparitions furtives ressemblent davantage à un carnet mondain qu’à un véritable travail d’acteurs. L’idée de mettre en scène un tribunal céleste en noir et blanc, avec des stars récitant des textes prédicateurs, pourrait être amusante. Mais cela tombe à plat, faute de liant narratif. Ce qui manque, au fond, c’est une prise de risque émotionnelle. Depuis The French Dispatch, Anderson semble s’être replié sur un art de la surface. Le rejet assumé de la psychologie, qui faisait la singularité de son approche, devient ici un handicap.
Ses personnages ne rient pas, ne pleurent pas, ne réagissent presque jamais. Ils se contentent d’exister dans l’espace géométrique du cadre. Cela crée un étrange sentiment d’isolement. Même les rares fulgurances comiques ne parviennent plus à désamorcer cette froideur. Le burlesque d’Anderson, autrefois léger et poétique, semble désormais forcé. Certaines scènes se veulent drôles, mais l’humour ne prend pas. Pire, il gêne, car il semble hors de propos. Là où The Grand Budapest Hotel brillait par son équilibre entre tragédie et excentricité, The Phoenician Scheme s’égare dans une juxtaposition de registres qui ne fonctionnent pas ensemble. Alors que reste-t-il ? Un film techniquement irréprochable, visuellement splendide, mais profondément vide.
Une œuvre qui veut séduire par sa forme, mais qui oublie de raconter quelque chose de tangible. Un cinéma qui tourne en rond dans sa propre esthétique. Il y a dans ce projet une certaine fatigue, un automatisme inquiétant. The Phoenician Scheme ne manque pas d’idées, ni de moyens. Mais il peine à transmettre une vision claire, à créer une connexion avec son spectateur. J’y ai vu un réalisateur talentueux prisonnier de sa propre signature, incapable de se renouveler autrement que par des variations cosmétiques. Peut-être est-ce le prix à payer pour une carrière aussi singulière. Peut-être aussi que le moment est venu de faire une pause.
Note : 5/10. En bref, si visuellement c’est toujours aussi splendide, The Phoenician Scheme s’égare dans une juxtaposition de registres qui ne fonctionnent pas ensemble.
Sorti le 28 mai 2025 au cinéma
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog