28 Juin 2025
La quatrième saison de The Bear confirme une direction entamée depuis quelque temps : celle d’un recentrage sur l’émotion brute, au détriment de l’esbroufe visuelle ou des envolées esthétiques qui, à force d’être répétées, ont fini par perdre leur impact. Après une troisième saison trop autocentrée pour véritablement captiver, cette nouvelle salve d’épisodes trouve une manière plus organique de raconter ses personnages, leurs dilemmes, leurs liens, sans chercher systématiquement à souligner chaque intention à grands coups de plans stylisés ou de monologues lourds de symboles. Il n’y a pas de révolution narrative ici. Et c’est probablement ce qui fonctionne le mieux.
La série reprend quasiment là où elle s’était arrêtée, avec un restaurant en crise – économique, relationnelle, identitaire – et une équipe qui peine à savoir si elle doit se battre pour un rêve ou accepter que celui-ci s’effrite, faute de clarté et de cohérence. Cette tension, qui n’est plus seulement extérieure (presse, finances, clients), mais interne, donne à la saison un rythme singulier. Moins haletant. Plus suspendu. Mais aussi plus juste. Les premières saisons de The Bear ont rapidement fait de la série un objet singulier dans le paysage des séries dites “culinaires”. Une ambiance suffocante, des caméras qui frôlaient les visages, des cris, des gestes techniques filmés comme des combats.
Il y avait là une volonté manifeste de capter l’intensité d’un service en cuisine comme on filme une opération chirurgicale ou une scène de guerre. Ce style, porté par une certaine virtuosité, avait son efficacité. Mais il devenait, avec le temps, une sorte de carcan. Dans cette saison 4, l’étau se desserre. Certains épisodes prennent même le contre-pied total. Un en particulier, centré sur Sydney, délaisse l’ambiance oppressante de la cuisine pour la suivre dans un moment de flottement, loin des fourneaux. C’est peut-être là que la série est la plus éloquente : quand elle s’autorise des respirations, des silences, des séquences qui ne cherchent pas immédiatement à produire un effet. Il est évident que la série ne tourne plus uniquement autour de Carmy, même si son poids dans le récit reste massif. Mais le regard se déplace.
Les personnages secondaires, autrefois accessoires, sont ici mieux écoutés. Sydney, Marcus, Tina, même Richie : chacun semble avoir enfin droit à une trajectoire propre, moins instrumentalisée pour faire avancer le drame de Carmy, plus construite pour ce qu’elle dit d’eux-mêmes. Cela dit, tout n’est pas fluide. Si la série abandonne en partie certaines de ses vieilles manies, elle peine à se débarrasser de certaines redites. À commencer par cette obsession du “restaurant comme métaphore de la famille” – un motif usé jusqu’à la corde. Chaque scène ou presque semble vouloir nous rappeler que travailler ensemble, c’est aimer malgré la douleur, que la cuisine est un lieu de rédemption, de pardon, d’intimité. Il ne s’agit pas de contester le propos, mais de constater à quel point il est martelé sans véritable nuance.
L’image du “restaurant comme refuge”, répétée d’un épisode à l’autre, finit par tourner à vide. Même les moments de tension ou de chaos se parent de cette couche sentimentale qui les rend un peu trop lisses, comme si chaque conflit devait finir par un câlin ou une confession. C’est là où la série glisse parfois : dans cette volonté d’émouvoir à tout prix, elle perd un peu de sa spontanéité. Ce n’est pas l’émotion qui gêne, mais sa systématisation. Le personnage de Carmy reste central, mais c’est un Carmy bloqué. La critique mitigée publiée dans le Chicago Tribune en début de saison agit comme un électrochoc mal digéré. Le chef n’a plus de cap, si ce n’est celui de tout remettre en question.
Il change encore et encore la carte, s’isole, rumine, sabote ses relations, comme s’il cherchait à reproduire un chaos familier dans lequel il se sent, paradoxalement, en sécurité. Ce n’est pas la première fois que Carmy se replie sur lui-même. Mais ici, ce repli devient structurel. Le personnage tourne en rond, et par extension, certains épisodes aussi. À force d’attendre que quelque chose se débloque chez lui, la série prend le risque de ralentir son propre tempo. Il faut accepter cette inertie pour apprécier ce que la série essaie de raconter : un homme qui, malgré tout son génie culinaire, ne sait pas s’occuper de lui-même, ni des autres. Face à cette impasse, Sydney incarne une forme d’évolution. Ce n’est pas qu’elle soit soudain transformée ou qu’elle prenne le dessus. Mais elle prend de l’espace.
Elle réfléchit, doute, pèse ses choix. Son dilemme n’a rien de spectaculaire : rester ou partir, s’accrocher à un rêve ou construire le sien. Mais c’est ce réalisme, cette lucidité tranquille, qui donne à la saison sa meilleure dynamique. Le fait que l’un des meilleurs épisodes lui soit consacré n’est pas anodin. Coécrit par Ayo Edebiri elle-même, il offre un autre tempo, une autre voix, une autre manière d’être à l’écran. On est loin du tumulte, des sursauts dramatiques, des scènes de crise. Et pourtant, tout y est : le doute, la fidélité, la peur de trahir ou de décevoir. Cet épisode dit beaucoup plus sur le restaurant que bien des monologues de Carmy. Comme souvent dans The Bear, un épisode en forme de réunion familiale vient cristalliser toutes les tensions.
Après le mythique “Seven Fishes”, cette saison propose une nouvelle variation autour d’un mariage. On y retrouve la galerie de personnages secondaires et de guests que la série affectionne. Et une fois de plus, c’est à travers les conflits, les maladresses, les tentatives de réconciliation qu’émerge quelque chose de sincère. Il serait facile de juger ces scènes comme de simples redites. Mais elles fonctionnent pour ce qu’elles sont : des moments de friction douce, où les personnages s’abîment autant qu’ils s’aident. Ce n’est pas tant le fond du discours qui compte que la manière dont il est livré. Et dans ces échanges, souvent maladroits, il y a une forme de vérité. Des mots qui ne guérissent pas tout, mais qui évitent le pire.
En somme, cette quatrième saison de The Bear ressemble à une phase de transition. Elle ne cherche plus à éblouir, ni à surprendre. Elle prend le temps de digérer ce qui a été fait, de réparer les erreurs, de soigner les plaies. Cela peut frustrer celles et ceux qui attendent des coups d’éclat ou des rebondissements spectaculaires. Mais cela correspond aussi à ce que la série a toujours tenté d’explorer : l’humain, dans toute sa complexité. Certains arcs restent en suspens, d’autres peinent à convaincre pleinement. Mais au lieu de tout précipiter, la série choisit d’assumer cette lenteur. Il faut un certain lâcher-prise pour entrer dans cette saison. Accepter que tout ne sera pas résolu. Que certaines douleurs persistent. Que les promesses faites il y a deux saisons ne seront pas toujours tenues.
Et peut-être que c’est précisément cela qui rend cette saison plus digeste que la précédente : elle ne cherche plus à être la meilleure version d’elle-même, juste une version plus honnête. Cette nouvelle saison ne redéfinit pas The Bear, mais elle lui permet de respirer. Moins chargée, plus lisible, plus attentive aux silences qu’aux démonstrations, elle montre une série en quête d’équilibre. Ce n’est pas un aboutissement. C’est un cheminement. Et à sa manière, cette trajectoire-là est plus touchante que n’importe quel plat réussi.
Note : 7/10. En bref, cette nouvelle saison ne redéfinit pas The Bear, mais elle lui permet de respirer. Moins chargée, plus lisible, plus attentive aux silences qu’aux démonstrations, elle montre une série en quête d’équilibre.
Disponible sur Disney+
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