Critique Ciné : Kneecap (2025)

Critique Ciné : Kneecap (2025)

Kneecap // De Rich Peppiatt. Avec Móglaí Bap, Mo Chara (II) et DJ Próvai.

 

Kneecap est un projet fou sur le papier, mi-biopic, mi-ovni politique, qui transforme un trio de rappeurs irlandais en symboles vivants d’une langue qu’on croyait reléguée aux livres d’école. Et pourtant, le long-métrage de Rich Peppiatt, cinéaste britannique paradoxalement à la manœuvre, parvient à faire de cette déclaration d’amour au gaélique un tourbillon visuel, sonore et souvent chaotique — mais jamais anodin. À première vue, Kneecap ressemble à une comédie un peu foutraque. Trois jeunes types de Belfast, dealers à la petite semaine et grands amateurs de psychotropes, tombent dans le hip-hop comme on trébuche dans une rave. 

 

Kneecap, groupe de rap irlandais et trio de Belfast devient la figure de proue improbable d'un mouvement de défense des droits civiques visant à sauver leur langue maternelle.

 

Leur particularité ? Ils rappent exclusivement en gaélique. Une langue que leurs parents ont parfois dû cacher, que leur pays a longtemps ignorée, et qui devient ici un étendard inattendu pour la jeunesse nord-irlandaise. Ce n’est pas tant une volonté militante qu’un acte de survie identitaire. Et c’est justement cette absence de posture qui rend leur trajectoire intéressante : pas de héros exemplaires, juste des mômes qui braillent leur colère. Le réalisateur ne s’encombre pas de balises trop claires. Il préfère épouser le rythme imprévisible de ses personnages, quitte à frôler parfois la sortie de route. La narration est discontinue, les registres se superposent — comédie, drame social, satire politique — avec une énergie fébrile qui rappelle Trainspotting, l’une des influences assumées du film.

 

À cela s’ajoute un montage parfois épileptique, une esthétique saturée, des hallucinations visuelles fréquentes et des séquences de délire chimique, qui témoignent autant d’un état de conscience que d’un désir de rompre avec un cinéma trop sage. Kneecap, c’est aussi une plongée dans les coulisses de la création musicale. Le film retrace la rencontre entre Móglaí Bap, Mo Chara et DJ Próvaí — qui interprètent ici leurs propres rôles — et leur ascension sur la scène irlandaise. Le résultat, c’est un rap nerveux, percutant, souvent drôle, toujours ancré dans une réalité sociale tendue. Le choix du gaélique comme langue d’expression n’est pas un gadget esthétique, mais une prise de position nette dans un pays encore marqué par les fractures de son histoire coloniale. 

 

Ce rap identitaire devient alors un vecteur de résistance, même si le message ne se départit jamais d’un humour corrosif. Ce qui frappe, c’est le contraste entre la vitalité de la musique et la violence du quotidien. Le Belfast dépeint ici est celui des quartiers oubliés, des graffitis rageurs et des espoirs qui s’évaporent trop vite. Mais jamais la ville ne devient un simple décor misérabiliste. Elle vit, elle parle, elle vibre. Et si le ton est souvent irrévérencieux, c’est précisément pour désacraliser la gravité du propos et rendre plus audible cette volonté de reconquête culturelle. Il serait malhonnête de faire de Kneecap un chef-d’œuvre parfaitement équilibré. Le film est traversé de fulgurances, mais aussi d'incohérences. 

 

Certaines sous-intrigues sont à peine effleurées : la relation avec un père en fuite, la présence d’une policière ambivalente, ou encore les tensions internes au groupe. Par moments, on sent que le récit aurait mérité d’être resserré pour mieux faire ressortir ses enjeux. Mais cette dispersion contribue aussi à une forme de sincérité brute. Rien n’est lisse, rien n’est maquillé. Même les excès — notamment l’omniprésence des drogues — ne cherchent pas à enjoliver ou à moraliser. C’est une jeunesse en errance, qui trouve dans le son et dans la langue un moyen d’exister, de se définir autrement qu’à travers les stigmates imposés par l’histoire. La grande force de Kneecap réside aussi dans sa mise en scène. Rich Peppiatt, pour son premier long-métrage de fiction, fait preuve d’une vraie inventivité. 

 

Plans déstructurés, couleurs vives, transitions éclatées, séquences animées par les effets de substances hallucinogènes : chaque scène semble vouloir bousculer la précédente. Le spectateur est constamment interpellé, parfois déstabilisé, mais rarement passif. Le rythme soutenu, la bande-son explosive, les ruptures de ton brutales font du film un objet hybride, difficile à classer. Il puise dans le documentaire, dans le clip musical, dans le cinéma social britannique. L’influence de La Haine est palpable, mais jamais copiée. Le film assume ses références tout en les réinterprétant à sa manière. Au-delà de son aspect musical, Kneecap est profondément politique. Le film revient sans détour sur les tensions historiques entre l’Irlande et l’Angleterre, notamment à travers la marginalisation linguistique.

 

Le choix de faire incarner des personnages aussi irrévérencieux à des artistes qui se battent pour leur identité est une décision lourde de sens. Et même si le ton est souvent drôle, parfois absurde, il reste toujours sous-tendu par un discours critique fort. Dans ce sens, l’apparition furtive mais marquante de Michael Fassbender, en père fantôme de la lutte identitaire, donne au film une résonance symbolique intéressante. Il n’est pas là pour faire joli, mais pour rappeler ce que cette histoire dit de plus profond : la langue, l’héritage, la mémoire. Kneecap ne cherche pas à plaire à tout le monde. Il dérange, il secoue, il provoque. Certains y verront un capharnaüm confus, d’autres un souffle de liberté. J’y vois un film imparfait mais nécessaire. 

 

Pas tant pour ce qu’il raconte que pour la manière dont il le fait : avec un enthousiasme désordonné, une franchise rare, et une vraie tendresse pour ses personnages. C’est un cri d’amour pour une langue oubliée, un doigt d’honneur à une Histoire brutale, et un hommage vibrant à une jeunesse qui cherche sa voix — et sa voie. Kneecap, malgré ses défauts, mérite d’être vu, entendu, et surtout écouté.

 

Note : 7/10. En bref, un cri de rage en gaélique qui ne laisse pas indifférent. C’est un cri d’amour pour une langue oubliée, un doigt d’honneur à une Histoire brutale, et un hommage vibrant à une jeunesse qui cherche sa voix — et sa voie.

Sorti le 18 juin 2025 au cinéma

 

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