25 Juin 2025
S’il y a une chose que les sitcoms savent bien faire, c’est se glisser dans les failles du quotidien pour en extraire un peu d’ironie, de gêne partagée ou de bêtise ordinaire. C’est exactement sur ce terrain que se pose Transaction, une série diffusée sur ITVx, articulée autour d’un supermarché fictif et de ses employés, parmi lesquels débarque un nouveau personnage, Olivia, femme trans incarnée par Jordan Gray. La série s’étend sur six épisodes, avec une structure classique de comédie de lieu clos : on reste entre les murs du supermarché, on suit les dynamiques internes du personnel, et à la fin de chaque épisode, tout ou presque revient à son état initial. Ce format permet en théorie d’ancrer des personnages dans la routine, de montrer leur inertie ou leur résistance au changement.
Liv, une transgenre égomaniaque, sème le chaos dans l'étrange monde de l'équipe de nuit du supermarché.
Dans le cas présent, c’est aussi un moyen de faire tourner des idées autour de l’identité, de l’inclusion et du malaise social sans forcément chercher à les résoudre. Le point de départ de Transaction est assez frontal : un manager dépassé (Simon, joué par Nick Frost) provoque une levée de boucliers en raison d’une campagne publicitaire maladroite, perçue comme transphobe. Pour tenter de sauver la face, il recrute Olivia, présentée comme la colocataire trans d’un des employés. L’embauche n’a rien d’un acte de foi ou de soutien sincère, c’est plutôt une manœuvre opportuniste censée calmer les manifestants qui campent devant le magasin.
Ce contexte initial est un choix scénaristique qui en dit long. Il reflète un certain cynisme présent dans le monde réel : la diversité comme outil de communication de crise. À travers Simon, c’est tout un pan de la gestion RH qui est caricaturé – celle qui confond inclusion réelle et stratégie de marque à visée cosmétique. Olivia n’est pas un personnage lisse ou inspirant. C’est justement ce qui la rend intéressante à suivre, même si son écriture reste inégale. Elle ne cherche pas à être un modèle. Elle se moque des règles, elle provoque, elle teste les limites de ce qu’elle peut dire ou faire sans conséquence. Il y a une dimension performative dans sa manière de s’approprier l’espace : elle sait qu’elle est “intouchable” dans ce contexte, et en joue.
Son arrivée déséquilibre immédiatement le petit univers de Pellocks, le supermarché où se déroule l’action. Elle s’inscrit dans une logique d’affrontement plus que de collaboration. Là où les autres essaient de préserver une routine, Olivia s’amuse à perturber chaque interaction. C’est une figure du désordre, qui met à nu les hypocrisies ambiantes, tout en incarnant elle-même certaines contradictions. Le ton de Transaction alterne entre comédie verbale et gags de situation, avec une tendance assez marquée à forcer la note. Les dialogues misent souvent sur les malentendus ou les punchlines qui évoquent frontalement le genre, le corps ou les stéréotypes. Certaines répliques visent juste, d’autres tombent à plat.
Le problème n’est pas tant le sujet traité que la fréquence à laquelle celui-ci devient le seul moteur du comique. Quand l’humour repose systématiquement sur la même tension – ici, le fait d’être trans dans un environnement ordinaire – l’effet de surprise s’épuise. Ce n’est pas une question de censure ou de prudence, mais simplement de variété dans l’écriture. À force de tout ramener à l’identité d’Olivia, la série finit par tourner autour d’un point fixe, là où d’autres directions auraient pu être explorées. Un autre élément saute aux yeux dès les premiers épisodes : ce supermarché n’a pas de clients. Les scènes se déroulent entre rayons, salle de repos et entrepôt, mais jamais avec des consommateurs réels.
Ce choix donne une impression de huis clos permanent, comme si le monde extérieur n’existait que sous forme de manifestations ou de tensions abstraites. Cette absence de clientèle a un effet secondaire curieux : elle renforce l’aspect artificiel de l’ensemble. On a l’impression de regarder des employés qui jouent à travailler, dans un décor de théâtre. Ce cadre permet certes de focaliser l’attention sur les personnages, mais il accentue aussi le manque de réalisme de certaines situations. Le casting de Nick Frost dans le rôle de Simon semble à première vue être un atout. Son expérience dans la comédie lui permet de faire exister des personnages un peu fades sur le papier.
Mais ici, il peine à donner de la profondeur à ce manager dépassé, englué dans une logique d’entreprise qu’il ne comprend plus. Il y a des moments où il semble simplement réciter son texte, comme s’il savait déjà que ses tentatives de redresser la barre sont vouées à l’échec. Simon est censé être attachant par sa maladresse, mais il devient vite répétitif. Ses tentatives de maintenir un semblant d’ordre se heurtent systématiquement à l’indifférence ou à la malveillance passive de ses employés. C’est une dynamique classique dans les sitcoms de bureau, mais qui ici manque de variations. Parmi les autres membres de l’équipe, certains auraient mérité un traitement plus nuancé. Linda, par exemple, incarne l’ennui blasé, Millie l’enthousiasme naïf.
Mais ces personnages n’évoluent quasiment pas, et leur interaction avec Olivia reste souvent limitée à quelques répliques stéréotypées. Cela donne le sentiment d’un déséquilibre dans l’écriture : trop d’effort sur un personnage central, pas assez sur les autres. Une sitcom repose pourtant beaucoup sur la dynamique collective. Quand cette alchimie n’est pas là, les scènes ont tendance à s’enchaîner sans vraiment créer d’élan. Il est clair que la série cherche à parler du climat actuel autour des questions de genre, de visibilité, de récupération politique. Elle tente de le faire en utilisant le filtre de la comédie, ce qui n’est pas une mauvaise idée en soi. Mais le ton varie trop d’un épisode à l’autre.
Par moments, Transaction semble vouloir critiquer les excès du politiquement correct ; à d’autres, elle paraît dénoncer la transphobie ambiante ; et entre les deux, elle tombe dans une forme de cynisme qui dessert à la fois son propos et ses personnages. Là où elle aurait pu ouvrir un vrai débat, elle se contente parfois de lancer une vanne. Et là où un peu de subtilité aurait fait du bien, elle appuie au contraire là où c’est déjà douloureux. Il faut aussi rappeler que Transaction est une première incursion de Jordan Gray dans l’univers des séries télévisées en tant que créatrice. Cette prise de risque mérite d’être reconnue. Créer une sitcom autour d’un personnage trans, sans chercher à le rendre héroïque ou victimisé, est un choix audacieux.
Mais cette audace n’est pas toujours soutenue par l’écriture. Les dialogues manquent parfois de rythme, les situations sont trop téléphonées, et le personnage principal, s’il est original, finit par saturer l’écran. Il aurait sans doute été plus judicieux de répartir les enjeux sur plusieurs figures, de laisser respirer le récit au lieu de le concentrer sur un seul axe. Au final, Transaction ne raconte pas seulement l’histoire d’Olivia ou les déboires d’un manager perdu. Elle illustre aussi, d’une certaine manière, les tensions actuelles autour de la représentation. Entre la peur de mal faire, l’envie de bien faire, et la récupération opportuniste, il y a une marge étroite dans laquelle une œuvre peut exister sans se trahir.
La série tente de naviguer dans cette zone, avec plus ou moins de succès. Elle ne cherche pas à donner de leçons, mais elle s’expose malgré elle aux critiques, en abordant un sujet explosif avec un humour qui n’est pas toujours à la hauteur. Transaction ne laissera probablement personne indifférent. Elle provoque, elle agace, elle fait parfois sourire, mais elle illustre surtout les limites d’un certain type de comédie télévisée qui veut être à la fois transgressive, inclusive et drôle, sans toujours réussir à équilibrer les trois. Pour qui s'intéresse aux représentations dans les médias ou aux débats de société, la série mérite un détour. Pas pour sa qualité d’écriture, mais pour ce qu’elle révèle des tensions contemporaines.
Il ne s’agit pas ici de savoir si la série est “bonne” ou “mauvaise” – elle est surtout révélatrice d’un certain inconfort, d’une époque où la visibilité se paie parfois au prix du malaise. Et peut-être que, malgré tout, c’est ce malaise-là qui méritait d’être mis en scène. Même si ce n’est pas toujours très drôle.
Note : 4/10. En bref, en six épisodes, Transaction propose une réflexion maladroite sur l’inclusivité, coincée entre caricature assumée et scénario bancal.
Prochainement en France
Disponible sur ITVx, accessible via un VPN
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