25 Juin 2025
Mountainhead // De Jesse Armstrong. Avec Steve Carell, Jason Schwartzmann et Cory Michael Smith.
Jesse Armstrong, connu pour avoir disséqué les dynamiques de pouvoir dans Succession, propose ici une fable moderne sur la vacuité des élites technologiques. L’intention est visible, presque didactique. Mais au lieu de s’imposer comme une satire mordante ou un thriller psychologique haletant, le film stagne dans une bulle d’ironie et d’autosatisfaction. Le décor est posé dès les premières minutes : un chalet de luxe perché dans les montagnes de l’Utah, surnommé Mountainhead. Quatre hommes, riches à outrance, s’y réfugient alors que le monde vacille sous les effets dévastateurs d’une nouvelle intelligence artificielle génératrice de fake news indétectables.
Un groupe d’amis milliardaires se retrouve dans un contexte de crise internationale grandissante.
La Terre brûle, mais eux dégustent un whisky rare dans une pièce tapissée de verre et de certitudes. Ils sont puissants, arrogants, et terriblement bien au chaud. Ce qui frappe d’abord, c’est la mécanique du récit : les dialogues sont ciselés pour provoquer, mais souvent au détriment de la progression narrative. Chaque personnage est porteur d’un archétype : le PDG visionnaire en quête de transcendance, le développeur rongé par une conscience tardive, l’investisseur prêt à tout pour exister au-delà de sa finitude, et le dernier, éternel outsider, à moitié lucide, à moitié complice. Il y a une volonté manifeste de capturer la déconnexion totale entre ces milliardaires et les réalités du monde.
La société sombre dans le chaos numérique, les marchés s’effondrent, les gouvernements perdent pied. Pourtant, l’attention du film reste fixée sur les états d’âme des protagonistes. Le drame mondial devient bruit de fond. Cette mise à distance n’est pas sans intérêt, mais elle devient vite étouffante. Le parti pris d’un lieu unique renforce l’effet de bulle, mais il appauvrit aussi l’impact émotionnel. À force de cloisonner ces personnages dans un écrin stérile, le film en oublie de les faire évoluer. Ils discutent, s’affrontent, tentent de justifier leurs choix… mais finissent toujours par se renvoyer la balle dans une joute verbale où l’éthique est un accessoire de luxe. La réalisation, soignée dans sa forme, peine à donner de la chair à ce huis clos.
Quelques fulgurances visuelles laissent entrevoir un film plus ambitieux, plus habité. Une scène en particulier, où un des personnages est sommé de sourire pour la caméra tout en pliant sous la pression du groupe, résume bien l’absurdité de cette mascarade technocratique. Dommage que ce type de moment soit trop rare. Les dialogues, volontiers abscons, regorgent de jargon technique et de concepts creux sous une avalanche de termes qui finit par lasser. Ce langage, censé illustrer l’inhumanité croissante de ces élites, alourdit l'ensemble sans vraiment enrichir le propos. Le casting, pourtant bien choisi, se heurte à la rigidité du scénario. Steve Carell donne de l'épaisseur à un personnage malade et cynique, tandis que Jason Schwartzman compose un rôle de milliardaire mal dans sa peau avec une certaine finesse.
Cory Michael Smith incarne le patron de réseau social avec une suffisance assumée, mais c’est Ramy Youssef, dans le rôle du développeur encore capable de douter, qui permet d’accrocher une once d’empathie. Leurs interactions, volontairement désincarnées, laissent entrevoir des tensions internes jamais vraiment exploitées. Il manque une montée dramatique, un point de rupture, quelque chose qui dépasse le cadre du simple échange d’idées. Il est clair que Mountainhead cherche à interroger la responsabilité des géants de la tech dans les dérives contemporaines. L’isolement volontaire, le cynisme assumé, l’absence de remords… tout cela sonne juste. Pourtant, cette lucidité devient vite pesante, car elle n’est accompagnée d’aucun contrepoint.
Le film semble se complaire dans le constat, sans proposer d’alternative, ni même d’issue. Le parallèle avec The Fountainhead d’Ayn Rand est suggéré, mais reste superficiel. Là où le roman évoquait un individualisme radical tourné vers la création, Mountainhead montre des individus tournés vers eux-mêmes, dévorés par leur propre image. Pas de héros ici, seulement des hommes à l’égo hypertrophié, incapables d’envisager leur chute autrement que comme une erreur d’algorithme. Il y a quelque chose de glaçant dans cette mise en scène du pouvoir sans conséquences. Le film ne cherche pas à choquer, ni à attendrir. Il expose, comme un documentaire biaisé, un groupe de privilégiés enfermés dans leur propre logique. On assiste à leur déclin moral sans vraiment s’en soucier. Ils ne suscitent ni haine, ni compassion, juste une forme de lassitude.
Ce manque d’investissement émotionnel devient problématique sur la durée. À force de vouloir maintenir une distance critique, le récit finit par se priver de toute tension dramatique. Le spectateur, comme les personnages, finit par attendre que ça passe. Mountainhead n’est pas un mauvais film. Il est même cohérent dans son approche. Il vise une cible claire : la suffisance des élites technologiques, leur irresponsabilité, leur obsession de contrôle. Le problème, c’est qu’il tire dans le vide. En s’isolant dans une bulle de dialogues brillants mais stériles, le film perd de vue ce qui aurait pu faire sa force : l’humain. La critique du capitalisme débridé et des dérives de l’intelligence artificielle reste nécessaire.
Mais encore faut-il réussir à incarner ce discours. Ici, malgré des acteurs impliqués et une mise en scène élégante, tout reste en surface. Mountainhead ressemble à ses personnages : brillant en apparence, creux à l’intérieur.
Note : 4/10. En bref, malgré des acteurs impliqués et une mise en scène élégante, tout reste en surface. Mountainhead ressemble à ses personnages : brillant en apparence, creux à l’intérieur.
Sorti le 1er juin 2025 directement sur max
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