Critique Ciné : Else (2025)

Critique Ciné : Else (2025)

Else // De Thibault Emin. Avec Matthieu Sampeur, Edith Proust et Lika Minamoto.

 

Else de Thibault Emin se présente comme une œuvre de science-fiction intimiste, ambitieuse, et radicalement sensorielle. Porté par un duo d’acteurs — Édith Proust et Matthieu Sampeur — le film propose un huis clos déroutant qui oscille entre poésie et étrangeté, dans un monde où les êtres humains commencent à fusionner avec leur environnement. Une proposition intrigante sur le papier, mais dont la concrétisation laisse perplexe. Car si Else développe une esthétique singulière, sa narration, elle, se perd dans des méandres abstraits qui finissent par épuiser plutôt que captiver. La promesse de Else repose sur une idée forte : l’apparition d’un phénomène étrange, où les humains deviennent peu à peu des extensions de leur décor. 

 

Anx vient de rencontrer Cass quand l’épidémie éclate : partout, les gens fusionnent avec les choses. Cloîtré dans son appartement, le couple doit faire face à cette menace monstrueuse.

 

Des tasses incrustées dans les mains, des corps liés à des murs, des visages dissous dans des reflets. Une sorte de maladie métaphysique gagne peu à peu l’espace, dans un monde qui semble déjà vidé de sa substance. Dans ce cadre, Anx vit reclus dans son appartement. Solitaire, anxieux, presque figé, il accueille Cassandre, une femme plus expansive, imprévisible, presque solaire en comparaison. Le film explore leur cohabitation, leur rencontre, et la manière dont le phénomène extérieur — cette fusion progressive entre corps et matière — se répercute sur leur relation. L’idée aurait pu fonctionner. Sauf que très vite, Else échoue à établir un lien réel entre ses personnages et le spectateur. Leur dynamique reste en surface, comme s’ils étaient eux-mêmes déjà trop englués dans leur décor pour nous atteindre. 

 

Le film refuse toute psychologie traditionnelle, toute trajectoire émotionnelle identifiable. C’est un choix, mais il a un prix : sans point d’ancrage, l’expérience finit par devenir purement conceptuelle. Visuellement, Else impose une signature nette. La photographie de Léo Lefèvre joue avec les contrastes, les textures, les lumières crues ou colorées. Le rouge, le noir et blanc, les ombres étirées… chaque plan est travaillé comme une installation plastique. L’univers est à la fois clinique et organique, comme si le film se passait dans un laboratoire vivant. La bande-son, signée Shida Shahabi et June Ha, suit la même logique : bruit sourd, nappes étouffées, frottements à peine audibles. 

 

On sent que l’équipe technique a réfléchi à chaque détail pour faire émerger une sensation d’étrangeté, de glissement. Mais cette recherche formelle finit par prendre toute la place. À trop soigner le cadre, le son, les textures, le film s’enferme dans un exercice de style. Le propos s’efface. Chaque séquence semble prolongée au-delà du nécessaire, comme si le rythme était dicté par l’envie d’esthétiser chaque respiration plutôt que de faire avancer le récit. Et à force de mise en scène stylisée, le résultat devient poseur, presque froid. L’ambiance se regarde, mais elle ne traverse pas. Le vrai problème de Else, c’est son scénario. Pas l’idée de départ, ni même la volonté d’en faire un film allégorique, mais l’exécution. La narration reste volontairement opaque, comme si la cohérence n’était pas une priorité. 

 

Le monde extérieur n’est jamais clairement défini, l’évolution du phénomène reste floue, et les motivations des personnages semblent suspendues dans le vide. Le film adopte un langage symbolique, parfois séduisant, mais rarement lisible. Il s’abstient de toute explication, de toute contextualisation, et fait le pari que l’expérience sensorielle suffira à combler ce manque. Pourtant, à mi-parcours, une lassitude s’installe. L’impression d’être face à un long clip conceptuel qui empile les images troublantes sans jamais atteindre une tension dramatique. L’émotion reste contenue, l’attachement impossible. Même les scènes les plus intimes entre Anx et Cassandre n’échappent pas à cette distance. Le film semble bloqué dans une sorte d’abstraction esthétique où les gestes se répètent, se ralentissent, se dissolvent. 

 

Le spectateur attend un basculement, une révélation, un moment de vérité. Il ne vient jamais. Édith Proust, dans le rôle de Cassandre, parvient par moments à injecter un peu de vitalité dans cet univers figé. Son jeu est physique, impulsif, presque charnel. Elle cherche à briser le silence ambiant par des gestes, des regards, des tensions corporelles. Mais ses efforts sont limités par une direction d’acteurs qui semble surtout préoccupée par la composition plastique de l’image. Matthieu Sampeur, en Anx, joue davantage sur la retenue, l’effacement. Mais son personnage est tellement passif que l'on a du mal à y projeter quoi que ce soit. Là encore, le film semble avoir décidé que le vide, la lenteur, l’épure suffiraient à créer une forme d’intensité. 

 

Ce n’est pas le cas. Les acteurs ne sont pas en faute, mais enfermés dans une mécanique rigide qui les empêche d’incarner pleinement leurs rôles. Else veut interroger notre rapport à l’autre, à l’espace, à la matière. Il évoque la dissolution de l’identité, la contagion de l’amour ou de la solitude, l’effacement de soi dans la fusion. Ce sont des thèmes riches. Mais le film ne les explore que par fragments, sans jamais articuler une pensée claire. L’allégorie reste hermétique, parfois prétentieuse, souvent confuse. La question devient alors : à quoi bon tout cela ? Le film semble refuser tout confort narratif, toute empathie, toute explication. Ce qui pourrait être une force devient un obstacle. L’expérience vire à l’hermétisme. Et si certains y verront une forme de radicalité artistique, d’autres resteront à l’extérieur, frustrés.

 

Else est un film qui mise tout sur la sensation. Il impose une esthétique singulière, installe une ambiance étrange, et tente un geste cinématographique rare dans le paysage français. Mais en négligeant son récit, ses personnages et son rythme, il échoue à transformer son concept en expérience réellement engageante. À la sortie, le film laisse une impression d’objet figé, à la fois beau et stérile. Il y avait là une idée, une ambition, peut-être même une audace. Mais tout semble trop calculé, trop maîtrisé, pour susciter l’émotion ou la réflexion. Reste un exercice de style, intrigant mais distant, qui ne parvient jamais à fusionner avec celui ou celle qui le regarde.

 

Note : 3.5/10. En bref, Else est un film qui mise tout sur la sensation. Il impose une esthétique singulière, installe une ambiance étrange, et tente un geste cinématographique rare dans le paysage français. Mais en négligeant son récit, ses personnages et son rythme, il échoue à transformer son concept en expérience réellement engageante.

Sorti le 28 mai 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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