Critique Ciné : Les Filles Désir (2025)

Critique Ciné : Les Filles Désir (2025)

Les Filles Désir // De Prïncia Car. Avec Housam Mohamed, Leïa Haïchour et Lou Anna Hamon.

 

Sous le soleil éclatant de Marseille, un groupe de jeunes tente de grandir sans trop se perdre. Dans Les Filles Désir, Prïncia Car filme les marges sans voyeurisme, avec une sincérité rugueuse qui désarme. Il ne s’agit pas d’un manifeste ni d’un plaidoyer tape-à-l’œil, mais d’un récit qui met au centre le regard — et les silences — de celles qu’on entend rarement au cinéma. Le film suit Omar, Yasmine et Carmen, trois personnages que tout oppose mais que le passé relie. Omar, figure masculine du groupe, oscille entre protecteur et dominateur. Il incarne un type d’homme encore trop présent : celui qui croit bien faire, sans voir à quel point il écrase. Yasmine, sa compagne, traverse le récit dans un quasi-murmure. 

 

Marseille en plein été. À 20 ans, Omar et sa bande, moniteurs de centre aéré et respectés du quartier, classent les filles en deux catégories : celles qu'on baise et celles qu'on épouse. Le retour de Carmen, amie d’enfance ex-prostituée, bouleverse et questionne leur équilibre, le rôle de chacun dans le groupe, leur rapport au sexe et à l’amour.

 

Sa parole se cherche, enfouie sous les attentes et les regards. Face à elle, Carmen surgit comme une tempête. Ancienne amie du groupe, revenue après des années d'absence, elle bouscule les équilibres établis, en particulier celui du couple. Le retour de Carmen, marquée par une trajectoire cabossée, agit comme un révélateur. Ce n’est pas seulement le passé qu’elle ramène, mais une autre façon d’exister, moins sage, plus libre. Et forcément, plus menaçante pour ceux qui ont besoin que tout reste en place. Ce trio devient le cœur émotionnel du film, avec une tension constante entre attraction, rejet, jalousie, et tendresse. Ce que Les Filles Désir réussit, c’est à montrer comment la domination masculine peut s’exercer sans cris ni coups. 

 

Omar n’est pas un bourreau, mais il incarne ce "romantisme viriliste", cette manière d’aimer qui étouffe sans s’en rendre compte. Ce type d’homme, trop sûr d’être du bon côté, ne se voit pas comme problématique. Il est attentionné, loyal, et pourtant, tout chez lui parle d’appropriation. Le film n’accuse pas, il constate. Et c’est plus efficace ainsi. Yasmine, en miroir, tente de se frayer un chemin entre ce qu’on attend d’elle et ce qu’elle désire. Le film montre comment le silence peut devenir une forme de survie. Chez elle, le refus n’est pas frontal. Il s’insinue, dans les regards détournés, les gestes retenus, les mots jamais dits. Carmen, à l’inverse, a choisi la rupture. Elle a connu la chute sociale, l’errance, la prostitution. Et ce vécu, loin de l’abîmer complètement, semble l’avoir dotée d’une forme de lucidité à vif.

 

Tourné avec une troupe d’acteurs non professionnels issus du théâtre amateur marseillais, Les Filles Désir respire l’énergie du réel. Il y a parfois des failles — dans le jeu, dans certains dialogues trop marqués — mais il y a surtout une justesse d’ensemble, un souffle qui traverse le film de bout en bout. La caméra suit les corps de près, capte les tensions dans les silences plus que dans les mots. Le montage est organique, parfois un peu désordonné, mais cette nervosité sert le propos. Ce n’est pas un film léché. Les décors sont ceux du quotidien : une cité, un centre aéré, une ruelle, une terrasse. Et pourtant, c’est dans ce cadre sans artifice que les émotions surgissent le plus clairement. 

 

Le film parvient à éviter les clichés habituels sur les quartiers dits « sensibles » : pas de misérabilisme, pas d’esthétisation outrancière. Juste une réalité, avec ses failles, ses tensions, ses éclats. La construction narrative, quant à elle, prend son temps. Les premiers actes installent un décor familier, une bande, des habitudes, un ordre établi. Ce n’est qu’à la fin que le film se recentre pleinement sur les deux personnages féminins, dans un mouvement qui rappelle des figures comme Divines ou même Thelma et Louise. Ce choix narratif arrive peut-être un peu tard, mais il donne au film sa dernière impulsion. Un basculement vers quelque chose de plus intime, plus affirmé, plus libre. Ce dernier quart d’heure, centré sur Yasmine et Carmen, vient bouleverser ce qui paraissait figé. 

 

Il montre que la solidarité féminine, quand elle surgit dans un monde où tout pousse à l’isolement, peut avoir des effets presque politiques. Ce n’est pas une grande révolution. Juste un déplacement, une fissure. Mais c’est par là que tout commence. Il serait injuste de ne pas mentionner les limites du film. Certains dialogues sont difficiles à suivre, notamment pour qui n’est pas familier avec l’argot marseillais. Le mixage sonore n’aide pas toujours, et certains échanges semblent improvisés sans avoir été suffisamment travaillés. Par moments, le film flirte avec des motifs déjà vus ailleurs. Mais ces écueils restent secondaires face à la cohérence globale du projet. Ce qui sauve Les Filles Désir, c’est son honnêteté. Rien n’y sonne faux. La mise en scène ne triche pas. Elle ne cherche pas à séduire. 

 

Elle cherche à dire quelque chose — sur le désir, sur les rapports hommes/femmes, sur le poids du groupe, sur la possibilité d’échapper à ce qui nous a fabriqués. Les Filles Désir n’est pas un film parfait. Mais il a ce que bien d’autres productions plus abouties n’ont pas : une nécessité. Il y a dans cette œuvre quelque chose d’urgent, d’instinctif, de profondément humain. C’est un cinéma qui ne prétend pas tout résoudre, mais qui pose les bonnes questions. Et cela suffit à rendre son existence précieuse. En s’ancrant dans une réalité peu représentée et en osant montrer la complexité des rapports de genre dans un contexte très localisé, le film de Prïncia Car s’inscrit dans une veine de cinéma social qui mise sur la vérité plus que sur l’effet. Un pari risqué, mais qui mérite d’être vu.

 

Note : 6.5/10. En bref, Les Filles Désir n’est pas un film parfait. Mais il a ce que bien d’autres productions plus abouties n’ont pas : une nécessité. Il y a dans cette œuvre quelque chose d’urgent, d’instinctif, de profondément humain.

Sorti le 16 juillet 2025 au cinéma

 

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