Furia (Saison 1, épisodes 1 et 2) : une série qui refuse de faire dans la demi-mesure

Furia (Saison 1, épisodes 1 et 2) : une série qui refuse de faire dans la demi-mesure

Dès les premières scènes de Furia, une chose devient claire : cette série espagnole n’a pas été conçue pour le divertissement passif. Elle s’adresse à ceux qui cherchent à ressentir, à comprendre, à questionner. Elle pose ses bases avec une énergie difficile à ignorer, et refuse de prendre des chemins balisés pour raconter l’histoire de ses cinq protagonistes. C’est précisément cette approche qui donne envie de creuser au-delà de la surface, et de s’attarder sur ce que ces deux premiers épisodes ont réellement à dire. La série débute en exposant cinq trajectoires féminines, toutes bien distinctes mais liées par une même tension sous-jacente : une pression constante exercée par des environnements hostiles, souvent masculins, toujours déséquilibrés.

 

Marga est une artiste snob. Roberto son mari est en couple avec Tina, la femme de ménage, et l'a mise enceinte. Vera, l'amie de Marga, est une cuisinière médiatique qui doit fermer son commerce à cause de la maladie d'un critique incisif. Nat est vendeuse dans une boutique de haute couture. Marga et Vera sont ses clientes. Adela, mère de Tina, est sans emploi et risque d'être mise à la rue avec sa vieille mère par son propriétaire impitoyable. Victoria, la voisine d'Adela et Nat, est une actrice délaissée du cinéma érotique des années 70.

Chaque femme est confrontée à une impasse, un mur, un mensonge ou une injustice. L’intérêt ne réside pas dans l’originalité de ces situations, mais dans leur traitement. Marga, artiste déconnectée du réel, voit sa façade craquer lorsqu’elle découvre que son mari mène une double vie. Nat, vendeuse élégante mais sur le fil, se débat avec un quotidien où chaque cliente devient un miroir déformant. Vera, chef médiatique, sent le sol se dérober sous ses pieds face à une menace qu’elle ne maîtrise pas. Adela, mère célibataire, lutte littéralement pour garder un toit. Quant à Victoria, elle incarne un passé glorieux qui ne trouve plus sa place dans le présent. Ces cinq portraits ne sont pas figés dans une posture de victime ou de révolte. Chacune navigue entre vulnérabilité, stratégie et impulsivité. 

 

C’est cette fluctuation constante qui donne du relief à leurs histoires. Rien n’est idéalisé, et cela rend l’ensemble beaucoup plus crédible. L’une des forces du début de saison réside dans son choix de narration chorale. Au lieu de suivre un fil unique, la série prend le risque de multiplier les trajectoires. Il ne s’agit pas d’une mosaïque posée là pour impressionner, mais d’un choix narratif assumé, qui oblige à être attentif. Chaque situation renvoie à une autre. Il n’y a pas de hasard : les choix des unes ont des conséquences sur les autres. Cette structure demande une certaine concentration, mais elle récompense aussi le spectateur qui accepte de se laisser porter. Ce n’est pas tant l’intrigue qui captive que la manière dont les relations entre les personnages s’entrelacent. 

Les tensions entre classes sociales, générations et milieux professionnels ne sont jamais abordées frontalement, mais toujours à travers des dynamiques de pouvoir subtiles. Il s’en dégage une impression de chaos organisé, presque organique, où chaque scène semble nourrir l’ensemble. Visuellement, Furia ne cherche pas à séduire. Les décors ne sont pas là pour faire joli, ils traduisent un état d’esprit. On passe sans transition d’un appartement bourgeois à un immeuble décrépit, d’un plateau télévisé à une arrière-cuisine mal éclairée. Ces contrastes participent pleinement au discours de la série, qui met en lumière les fractures invisibles de la société. La mise en scène mise davantage sur la tension que sur l’esthétique léchée. Il n’y a pas de filtre adoucissant ici, ni dans l’image, ni dans le ton. 

 

Certaines scènes frôlent le théâtre, par leur frontalité, leur densité verbale et la façon dont les corps occupent l’espace. Cela peut désarçonner. Mais dans un paysage télévisuel souvent très codifié, cette prise de risque mérite d’être soulignée. L’une des caractéristiques les plus marquantes de ces deux premiers épisodes est leur ton. La série ne choisit pas entre drame et comédie. Elle superpose les deux, parfois dans une même scène, souvent avec une efficacité inattendue. L’humour noir surgit là où on l’attend le moins, toujours au bord du malaise, mais sans jamais basculer dans le cynisme. Cette tonalité permet de créer un climat d’incertitude : on ne sait jamais si une situation va basculer dans le tragique ou le burlesque. C’est ce déséquilibre permanent qui donne à Furia son identité propre. 

Il y a quelque chose de libérateur à voir des personnages féminins sortir des carcans habituels : ni douces ni héroïques, mais complexes, parfois même antipathiques, toujours vivantes. Furia ne cherche pas à donner des réponses. Elle préfère poser des questions, parfois inconfortables. La série aborde de front des thèmes comme la précarité, le sexisme, l’hypocrisie sociale, sans jamais verser dans le didactisme. Ce qui frappe, c’est la manière dont ces enjeux sont intégrés à l’histoire, sans être brandis comme des drapeaux. Chaque situation semble renvoyer à une réalité bien ancrée, sans exagération ni simplification. L’écriture parvient à éviter les pièges du manichéisme, en laissant une place à l’ambiguïté morale. Même les personnages secondaires, souvent sources de tension ou de conflit, ne sont pas réduits à des stéréotypes.

 

Cela contribue à donner de l’épaisseur à l’univers dépeint. Après un premier épisode très rythmé, le second prend le temps d’approfondir les dynamiques mises en place. Les événements s’enchaînent moins vite, mais la tension ne faiblit pas. On sent que quelque chose se prépare, comme si la rage accumulée au fil des scènes allait chercher une issue. Certaines héroïnes commencent à envisager des ripostes, parfois concrètes, parfois symboliques. Le spectre de la vengeance se dessine, sans qu’on sache encore à quoi il ressemblera. Ce ralentissement du rythme permet de creuser davantage la psychologie des personnages. On découvre les failles, les hésitations, les contradictions. Ce sont souvent de petits gestes, des silences, des regards, qui en disent long. 

La série montre ici sa capacité à explorer l’intime sans pathos, avec une certaine justesse. Le casting de Furia repose sur des actrices expérimentées, à l’aise dans des rôles exigeants. Ce n’est pas une surprise, mais c’est à souligner : chacune parvient à trouver sa place, sans écraser les autres. Il n’y a pas de personnage principal au sens classique, mais un équilibre fragile entre les cinq. Cela demande un travail d’ensemble, une écoute, une capacité à alterner force et retrait. Et cela fonctionne. Cecilia Roth, dans le rôle de Victoria, impose une présence à la fois magnétique et mélancolique. Candela Peña, en Nat, parvient à exprimer un tiraillement intérieur sans jamais tomber dans la démonstration. Pilar Castro compose une Vera fébrile, prise dans ses contradictions. 

 

Nathalie Poza incarne Adela avec une sincérité rugueuse. Quant à Carmen Machi, elle donne à Marga une complexité inattendue derrière les apparences. Si ces premiers épisodes posent des bases solides, un point reste en suspens : la série saura-t-elle maintenir son équilibre sur la durée ? Le ton volontairement appuyé, entre satire et mélodrame, pourrait finir par lasser s’il n’est pas continuellement renouvelé. Certaines scènes flirtent déjà avec la surcharge, ce qui n’est pas un défaut en soi, mais appelle à une vigilance dans la suite. Il faudra voir si l’écriture parvient à faire évoluer les personnages sans tomber dans la caricature. La tentation de l’excès est réelle, et peut parfois fragiliser l’impact du message. Pour l’instant, la série parvient à éviter cet écueil grâce à la qualité de son interprétation et à une mise en scène inspirée.

Furia développe un ton propre, plus cru, plus acide, moins spectaculaire dans sa forme mais plus corrosif dans son fond. Ce n’est pas une série qui cherche l’adhésion facile. Elle propose une lecture du monde souvent dérangeante, qui peut heurter autant qu’elle peut séduire. C’est ce positionnement, quelque part entre la chronique sociale et la fable noire, qui la rend intéressante à suivre. Les deux premiers épisodes de Furia offrent un démarrage dense, tendu et nuancé. Loin des séries formatées, elle choisit la complexité, parfois jusqu’à l’excès. C’est un pari risqué, mais qui paie pour l’instant. La richesse des personnages, la justesse de certains dialogues, la manière dont la tension s’installe sans jamais vraiment retomber, tout cela donne envie de poursuivre.

 

Il faudra voir comment la série évolue : si elle parvient à renouveler ses propositions tout en restant fidèle à son propos, elle pourrait s’imposer comme une œuvre marquante. À défaut, elle risque de s’enliser dans sa propre mécanique. En attendant, ces deux premiers épisodes laissent entrevoir un potentiel indéniable, et justifient qu’on y prête attention.

 

Note : 7/10. En bref, les deux premiers épisodes de Furia offrent un démarrage dense, tendu et nuancé. Loin des séries formatées, elle choisit la complexité, parfois jusqu’à l’excès. C’est un pari risqué, mais qui paie pour l’instant. 

Disponible sur HBO Max

 

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