28 Juillet 2025
Le Catalogue d’Anima, série égyptienne diffusée sur Netflix, fait partie de ces séries qui prennent leur temps, préférant s’installer doucement. Huit épisodes suffisent pour dessiner les contours d’un récit à la fois intime et universel, mais peut-être pas assez pour développer pleinement tout ce qu’elle entreprend de raconter. Au départ, le synopsis peut sembler peu engageant. Un homme perd sa femme, se retrouve seul avec ses enfants, découvre des vidéos qu’elle a laissées derrière elle pour l’aider à devenir un meilleur père. Cette base aurait pu virer au mélo larmoyant ou sombrer dans la banalité, mais c’est justement dans sa retenue que la série trouve sa singularité.
Un veuf accro au travail essaie tant bien que mal de s'occuper de ses enfants, guidé par les conseils éducatifs publiés en ligne par sa défunte épouse. Va-t-il y arriver ?
Elle ne cherche pas à provoquer larmes ou grandes envolées. Elle observe, souvent en silence, des trajectoires humaines fragiles, maladroites, parfois drôles, parfois désespérées. Youssef, interprété par Mohamed Farrag, est un père peu concerné, pour ne pas dire complètement dépassé. Avant le décès d’Amina, sa compagne, il s’est contenté de jouer le rôle de pourvoyeur, souvent absent, parfois froid, rarement connecté à la réalité de sa famille. Rien d’extraordinaire dans cette posture dans de nombreuses cultures où la figure paternelle se résume à l’homme qui subvient aux besoins du foyer sans réellement en connaître les rouages émotionnels. C’est seulement après la mort d’Amina que Youssef se confronte à ce vide.
Non pas le vide du deuil en tant que tel, mais celui du quotidien, celui que remplissait sa femme par sa simple présence et son engagement envers les enfants. C’est ce gouffre qu’il ne comprend pas au début, et qu’il tente de combler tant bien que mal à l’aide des vidéos enregistrées par sa défunte épouse. Ces fragments d’instructions, souvent banales en apparence, deviennent peu à peu une carte, un mode d’emploi pour réapprendre à être père – ou plutôt, à l’être pour la première fois. La transformation de Youssef ne suit pas une ligne droite. Elle est ponctuée d’hésitations, de réactions excessives, de malaises, voire de maladresses qui frôlent le ridicule. Certains moments frôlent d’ailleurs le "cringe", notamment dans ses interactions avec l’école ou son entourage.
Mais c’est peut-être cette imperfection qui rend son parcours crédible. Malgré une structure cohérente dans l’ensemble, la série pêche parfois par excès d’ambition. En seulement huit épisodes, Le Catalogue d’Anima cherche à explorer de nombreux fils narratifs : le théâtre scolaire, un match de football crucial pour le fils, les tensions avec le frère de Youssef, les efforts d’adaptation des enfants, la présence d’une nounou haute en couleur, sans oublier les vidéos d’Amina qui constituent le cœur émotionnel du récit. Tout cela méritait sans doute un espace plus large. Certains arcs narratifs sont esquissés puis refermés trop rapidement, comme si le scénario manquait de temps pour les développer à leur juste mesure.
Le dernier épisode, bien que poignant, donne la sensation de vouloir tout conclure en un bloc, au détriment de la nuance installée jusque-là. Cette compression narrative donne parfois une impression de précipitation qui nuit à l’impact émotionnel de certaines scènes. Des sous-intrigues comme celle du théâtre ou du match de foot de Mansour sont montées avec beaucoup d’intensité, mais leur résolution laisse une impression de retombée un peu brutale. La vraie question posée par la série n’est pas seulement : "comment un père apprend-il à devenir parent ?" mais plutôt : "comment en est-il arrivé à ne pas l’être ?". Cette interrogation reste en partie sans réponse. Il est difficile de comprendre pleinement pourquoi Youssef est aussi éloigné de ses enfants au début de la série.
Était-ce un choix ? Une fuite ? Une norme tacite dans son entourage ? A-t-il toujours été ainsi, ou a-t-il basculé dans cette posture à mesure que la maladie d’Amina progressait ? Ce flou rend l’évolution du personnage un peu moins percutante qu’elle aurait pu l’être. Comprendre les raisons de son absence aurait permis de mieux saisir l’enjeu de sa transformation. Cela n’empêche pas d’apprécier le chemin parcouru, mais cela en amoindrit légèrement la portée. L’un des atouts indéniables de la série, c’est sa capacité à rendre tous les personnages secondaires intéressants. Qu’il s’agisse du frère de Youssef, Hanafi, bourru et sarcastique, ou de la nounou aux répliques bien senties, chacun apporte une couleur différente à la palette émotionnelle du récit. Ces personnages évitent le piège du stéréotype.
Ils ne sont pas là pour faire rire ou pleurer à tout prix, mais pour incarner des regards complémentaires sur la parentalité, la solidarité, et la gestion du deuil. Les enfants, Mansour et Karima, ne sont pas cantonnés au rôle de catalyseurs émotionnels. Ils sont complexes, parfois contradictoires, tout simplement humains. Leurs réactions à la disparition de leur mère oscillent entre colère, retrait, espièglerie et fragilité, rendant leur présence à l’écran particulièrement crédible. Ce qui frappe dans Le Catalogue d’Anima, c’est sa retenue formelle. La réalisation ne cherche jamais l'effet ou la surenchère. La caméra reste souvent dans les espaces domestiques, à l’image du deuil lui-même, qui se vit dans les lieux de l’intime.
Cette limitation de l’espace renforce le sentiment d’étouffement de Youssef, désormais coincé dans un quotidien qu’il ne maîtrise pas. Visuellement, la série évite les filtres artificiels ou les éclairages stylisés à l’extrême. Les couleurs sont saturées juste ce qu’il faut, ce qui confère une forme de sincérité visuelle bienvenue. L’introduction musicale, quant à elle, installe une ambiance régionale forte, sans surligner le propos de la série. Le Catalogue d’Anima pose une question rarement traitée aussi directement dans les productions de cette région : quelle est la place réelle du père dans l’équilibre familial ? Et pourquoi ce rôle est-il si souvent limité à la fonction financière ? Le personnage de Youssef, malgré ses lacunes et ses hésitations, devient un moyen de mettre en lumière une réalité encore très présente : dans beaucoup de foyers, le père est excusé de l’implication émotionnelle, tant qu’il assure matériellement.
Cette posture n’est pas jugée frontalement dans la série, mais elle est remise en question de manière douce, par petites touches. La série offre aussi un regard subtil sur la maternité. Amina, par ses vidéos, continue à organiser la vie de sa famille après sa mort. Ce geste, plus que testamentaire, devient un acte de transmission. Il montre que l’attention portée à l’éducation, à la communication, à la gestion du quotidien, n’est pas innée. C’est un savoir, une compétence, quelque chose qui s’apprend et se partage. L’un des aspects agréables de Le Catalogue d’Anima, c’est sa capacité à rester accessible à un large public sans tomber dans la mièvrerie ni la provocation. Aucun contenu explicite, aucun langage déplacé : la série reste dans un registre mesuré, ce qui la rend idéale pour une soirée en famille.
C’est aussi une belle porte d’entrée pour discuter, sans filtre, de la répartition des tâches domestiques, du deuil, ou de la difficulté à communiquer entre générations. Ce n’est pas la première fois que Netflix met en avant une production arabe, mais Le Catalogue d’Anima se distingue par son refus d’imiter les codes dominants des séries occidentales. Pas de suspense artificiel, pas de cliffhanger permanent. La série prend son temps, suit son propre rythme, et cela peut déconcerter ceux qui attendent des retournements de situation à chaque fin d’épisode. Il faut aussi noter que certaines tendances dans les séries égyptiennes actuelles peuvent devenir un peu prévisibles : des fins heureuses un peu trop systématiques, des musiques redondantes, ou des intrigues condensées par manque d’espace.
Le Catalogue d’Anima n’échappe pas totalement à ces travers, mais il les contourne en partie grâce à une écriture centrée sur les personnages. Le Catalogue d’Anima ne révolutionne pas la fiction télévisée. Ce n’est pas son objectif. Ce qu’elle propose, en revanche, c’est un regard honnête, parfois inconfortable, sur le deuil, la paternité, et les mécanismes silencieux qui font tourner une famille. À travers le parcours de Youssef, c’est une invitation à revoir certaines certitudes, à considérer le rôle du père non pas comme un appui lointain, mais comme un acteur à part entière de la vie domestique et affective. Certains éléments auraient mérité plus de profondeur, d’autres moins de précipitation. Mais malgré ses imperfections, cette série laisse une trace. Elle donne envie de réfléchir, de discuter, et peut-être même de revoir certaines choses dans sa propre manière de vivre le quotidien familial.
Note : 6/10. En bref, Le Catalogue d’Anima n’échappe pas totalement à ces travers, mais il les contourne en partie grâce à une écriture centrée sur les personnages.
Disponible sur Netflix
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