29 Juillet 2025
Les Tempêtes // De Dania Reymond. Avec Camélia Jordana, Khaled Benaissa et Shirine Boutella.
Sorti en 2024, Les Tempêtes, réalisé par Dania Reymond-Boughenou, ambitionne de mêler drame intime et allégorie politique dans un récit aux marges du fantastique. Le résultat, malgré quelques pistes intrigantes, reste difficile à soutenir sur la longueur. Le point de départ avait de quoi piquer la curiosité. Dans un pays marqué par la guerre, un journaliste du nom de Nacer enquête sur un phénomène inexpliqué : d’étranges nuages de poussière jaune envahissent des villages reculés. En parallèle, il est confronté à un autre bouleversement, plus personnel encore : le retour inattendu de sa femme, Fajar, disparue depuis plusieurs mois.
D’étranges tempêtes de poussière jaune s’abattent sur la ville. Nacer, journaliste, couvre le phénomène pour son journal. Alors que les évènements inexpliqués se multiplient, sa femme Fajar réapparaît. Face à des vents de plus en plus menaçants et tandis que la ville semble sombrer dans la folie, Nacer devra dénouer un passé qui le hante.
Entre le mystère environnemental et la tragédie intime, Les Tempêtes tente de dresser le portrait d’un homme en perte de repères, mais aussi celui d’un pays hanté par son passé. Le film adopte rapidement un ton méditatif. La mise en scène, souvent contemplative, insiste sur les silences, les regards, les décors arides. Tout semble figé. Nacer, replié sur lui-même, fuit les vivants pour s’enfermer dans un travail mécanique. À travers son parcours, c’est aussi une Algérie mutique que le film tente de décrire — une nation qui observe ses blessures sans vraiment savoir comment les panser. Le long-métrage évoque sans les développer plusieurs couches de mémoire : passé colonial, guerre civile, exils, massacres. Ces éléments, posés çà et là, dessinent une toile de fond chargée mais peu exploitée.
Le film ne cherche pas à instruire ou à expliquer, il opte pour une approche allusive, presque impressionniste. Ce choix pourrait fonctionner si l'intrigue parvenait à soutenir l’attention. Or, c’est là que le bât blesse. En s’en remettant trop à la suggestion, Les Tempêtes finit par ressembler à un puzzle auquel il manquerait des pièces. Le spectateur est constamment invité à remplir les blancs, à recoller les fragments, mais sans qu’un fil directeur assez fort ne l’accompagne. L’expérience devient alors frustrante. Ce qui semblait être une enquête (à la fois journalistique et existentielle) se dissout peu à peu dans une suite de scènes déconnectées, où la poésie prend le pas sur la narration. Visuellement, le film adopte une approche sobre.
Les décors désertiques, les villages silencieux, les teintes sableuses participent à créer une ambiance cotonneuse. Cette atmosphère sert bien l’idée de désorientation, mais elle finit par s’installer sans évolution. L’image se fige, tout comme les personnages. Dania Reymond semble chercher une forme d’abstraction. À travers la figure de la poussière, elle évoque le passé, les morts, les souvenirs refoulés. Mais à force de surcharger son récit de symboles et de non-dits, elle en dilue la portée émotionnelle. Le fantastique, discret mais bien présent, aurait pu offrir un levier puissant. Malheureusement, il reste souvent décoratif, comme une couche supplémentaire sur une structure déjà incertaine.
Nacer, le personnage principal, est défini par son retrait. Depuis la disparition de sa femme, il s’est enfermé dans une routine mécanique. Sa résignation est palpable, mais son évolution reste ténue. Quant à Fajar, elle réapparaît presque comme une vision, sans véritable trajectoire. On peine à comprendre ce qu’elle traverse ou ce qu’elle incarne, au-delà de la simple figure du deuil impossible. L’écriture des dialogues n’aide pas. Souvent pesants, parfois trop abstraits, ils manquent de chair. Les échanges entre les personnages sont rares, distants, parfois trop théoriques. Cela pourrait s’inscrire dans le parti-pris de mise en scène si ces silences étaient contrebalancés par une tension dramatique. Mais le film reste trop statique pour qu’un vrai conflit émerge.
L’un des principaux écueils du film réside dans sa lenteur. Non pas une lenteur contemplative, maîtrisée, au service d’un propos, mais une inertie qui finit par désamorcer l’intérêt. Chaque scène semble durer plus longtemps que nécessaire, les plans s’étirent sans justification claire. On attend que quelque chose bascule, qu’un élément vienne relancer la dynamique, mais cette attente reste trop souvent vaine. Ce rythme lancinant pourrait fonctionner si le film proposait une tension intérieure, un suspense psychologique, ou même un mystère à élucider. Or, même si des éléments étranges jalonnent le récit (la poussière, le retour de Fajar, des hallucinations possibles), ils ne prennent jamais corps dans une intrigue forte. La narration se dilue et perd peu à peu le spectateur.
Il y avait pourtant matière. À travers cette poussière jaune et cette femme revenue d’entre les morts, Les Tempêtes aurait pu explorer la manière dont un pays refoule son passé, comment les traumatismes non traités se répercutent dans le présent. Le parallèle entre le deuil personnel de Nacer et celui d’un pays meurtri était prometteur. Mais le traitement reste trop allusif, comme si le film se refusait à creuser ses propres idées. À force de brouiller les pistes sans les articuler, le film laisse une impression d’inachèvement. L’allégorie tourne à vide. Chaque scène semble chercher du sens sans vraiment l’atteindre. Certains diront que c’est précisément cette errance qui fait le charme du film. Mais encore faut-il que cette errance soit habitée.
Il serait injuste de nier la volonté de cinéma qui anime Les Tempêtes. Dania Reymond a une idée de ce qu’elle veut filmer : l’absence, la perte, le silence. Elle tente de trouver une forme qui épouse cet état de latence. Mais cette recherche formelle ne suffit pas à créer une œuvre convaincante. Il manque une direction, une respiration, une dramaturgie qui permette au spectateur d’entrer dans ce monde et d’y rester. Les Tempêtes ressemble à une promesse non tenue. Le film débute avec une idée forte, celle de croiser mémoire collective et douleur individuelle à travers un prisme fantastique. Mais cette ambition se heurte à une écriture floue, un rythme trop lent, et des personnages trop désincarnés. Le résultat est un film qui semble toujours sur le point de dire quelque chose, sans jamais vraiment le faire.
Il y a des éclats, des images qui marquent, une atmosphère troublante. Mais cela ne suffit pas à compenser l’impression d’errance. Un premier film qui tâtonne, qui cherche, mais qui reste trop souvent dans l’intention plutôt que dans l’incarnation.
Note : 4/10. En bref, le sujet, intéressant, méritait d’être traité avec beaucoup plus de rigueur.
Sorti le 20 novembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD
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