Une Superstar (Mini-series, 6 épisodes) : chronique d’un chaos orchestré

Une Superstar (Mini-series, 6 épisodes) : chronique d’un chaos orchestré

Une Superstar, mini-série espagnole en six épisodes diffusée sur Netflix, fait partie de ces séries qui choisissent de plonger tête la première dans l’absurde, l’émotion, le clinquant et le dérangeant – parfois tout en même temps. Sous ses airs de biopic, elle cache en réalité un objet narratif non identifié, bien loin du format classique auquel le genre nous a habitués. La première chose qui frappe en découvrant Une Superstar, c’est à quel point la série prend à revers les attentes. Il ne s’agit pas ici d’un simple récit de vie linéaire, reconstitué avec soin pour flatter la mémoire d’une figure publique. 

 

Au tournant du siècle, une comète traverse le ciel espagnol, bouleversant les lois de la célébrité et du succès et estompant la frontière entre culture populaire et underground. Pendant quelques années, unes et prime time sont monopolisés par des célébrités venues d'une autre dimension. Des créatures qui, jusqu'alors, semblaient condamnées au ridicule et au mépris, suscitent un intérêt sans chercher le moins du monde à s'adapter à la normalité. Une histoire magique qui laisse une place aux conspirations ésotériques, aux nuits éternelles, aux briques quantiques, aux supervilains multicolores et à une improbable star : Tamara.

 

La série, signée Nacho Vigalondo et Claudia Costafreda, explore plutôt une myriade de regards portés sur une même personne : Yurena, chanteuse pop devenue icône malgré elle dans l’Espagne médiatique des années 2000. Chaque épisode adopte un point de vue différent, sans suivre de chronologie fixe. Le résultat ? Une forme éclatée, presque anthologique, où chaque chapitre fonctionne comme une facette d’un miroir brisé. On découvre Yurena à travers sa mère, son ancien producteur, ses rivales, son entourage et même à travers une version d’elle-même dans une réalité alternative. Cette approche évite les pièges du récit héroïque ou misérabiliste. 

 

Au lieu de chercher la vérité biographique, la série semble vouloir explorer les fantasmes, les projections et les douleurs que cette femme a incarnés malgré elle. Il est tentant, au début, de se sentir perdu face à la forme éclatée de Une Superstar. L’ouverture, centrée sur Margarita – la mère de Yurena –, pose d’abord les bases d’un récit familial assez classique. Mais très vite, l’épisode prend un virage inattendu en installant l’action dans un lieu étrange, peuplé d’autres mères en souffrance. Cette bascule déroutante donne le ton : la série ne cherche pas à coller au réel, mais à plonger dans l’inconscient collectif. Les épisodes suivants poursuivent cette logique en variant les genres et les codes. 

 

Il y a une ambiance gothique dans l’histoire de Leonardo Dantés, une touche lynchienne dans celle de Loly, et un vrai parfum de paranoïa dans le parcours de Paco Porras. On peut avoir l’impression de naviguer entre les influences de David Lynch, Charlie Kaufman, Pedro Almodóvar ou encore Lars von Trier. Et pourtant, malgré cette diversité de formes, la série maintient un fil conducteur émotionnel : celui d’une femme prise dans une machine médiatique, déformée par le regard des autres. L’un des aspects les plus marquants de Une Superstar réside dans la manière dont elle met en scène la télévision espagnole du tournant des années 2000. À travers des émissions fictives mais reconnaissables, la série évoque le règne d’une télévision qui exploitait la marginalité à des fins de divertissement. 

 

Des figures comme Yurena, Tony Genil ou Paco Porras n’étaient pas tant des artistes que des objets de fascination moqueuse, réduits à des rôles de caricature dans un théâtre cathodique absurde. La série ne cherche pas à réhabiliter ces personnages par la compassion ou la victimisation. Elle les place simplement au centre du cadre, en leur rendant leur complexité. Le message semble clair : ces personnes ont été instrumentalisées, mais elles avaient leurs propres rêves, contradictions et douleurs. En ce sens, Une Superstar agit comme un antidote au cynisme des talk-shows qui les ont rendues célèbres.

 

Visuellement, Une Superstar est un terrain d’expérimentation permanent. Les effets spéciaux ne sont pas toujours spectaculaires, mais ils sont utilisés avec une inventivité réjouissante. Une simple fenêtre peut se transformer en écran narratif. Un costume peut révéler l’état émotionnel d’un personnage. Les jeux de lumière, de couleurs et de textures contribuent à rendre chaque épisode unique, presque comme un court-métrage autonome. Le travail sur les décors et les accessoires participe également à cette immersion dans un univers à mi-chemin entre le rêve et le cauchemar. Le kitsch assumé de certains décors contraste avec la brutalité de certains dialogues ou de certaines situations. 

 

Cette dissonance crée un effet de vertige, où il devient difficile de savoir ce qui est vrai, exagéré ou purement inventé. Et c’est précisément cette instabilité qui rend la série si captivante. Côté casting, Une Superstar repose sur des performances d’acteurs qui n’ont pas peur de frôler l’excès, mais sans jamais tomber dans le cabotinage gratuit. Ingrid García-Jonsson, dans le rôle de Yurena, livre une prestation d’une rare intensité. Son interprétation évolue au fil des épisodes, épousant les différentes visions que les autres personnages projettent sur elle. Par moments, elle semble fragile, ailleurs froide ou hystérique, et parfois presque absente – comme si elle se dérobait au regard du spectateur.

 

Le reste de la distribution n’est pas en reste. Secun de la Rosa incarne un Leonardo Dantés troublant, à la fois pathétique et inquiétant. Carlos Areces, en Paco Porras, assume un rôle extrême qui flirte avec la farce, tout en révélant une certaine forme de détresse. Natalia de Molina et Julián Villagrán apportent une touche de tragédie douce-amère, tandis que Pepón Nieto, dans un épisode plus sobre, offre un contrepoint salutaire au déluge visuel des épisodes précédents. Il serait malhonnête de dire que Une Superstar plaira à tout le monde. La série ne cherche pas à séduire, ni à caresser le spectateur dans le sens du poil. Son ton fluctue, sa narration explose les cadres, et certaines scènes flirtent avec le grotesque ou l’inconfort. 

 

Il y a quelque chose de volontairement chaotique dans la mise en scène, qui pourra rebuter ceux qui attendent un récit plus sage ou plus lisible. Mais pour celles et ceux qui acceptent de se laisser porter par cette proposition hybride, l’expérience est singulière. Le chaos est ici un choix artistique, un moyen d’exprimer le tumulte intérieur d’un personnage qui n’a jamais eu le contrôle de sa propre image. En ce sens, Une Superstar ne raconte pas tant une vie que la manière dont cette vie a été avalée, triturée, remodelée par la société du spectacle. Ce qui m’a le plus frappé, en refermant le dernier épisode, c’est la pertinence du propos. Certes, Une Superstar se concentre sur une période spécifique, celle de la télévision spectacle en Espagne au début des années 2000. 

 

Mais au fond, la série parle d’un phénomène beaucoup plus large : la manière dont les médias transforment des individus en produits, les exhibent, les épuisent, puis les rejettent. Yurena n’est peut-être qu’un exemple parmi d’autres. Son parcours illustre avec force ce que signifie être projeté sur le devant de la scène sans préparation, sans filtre, et sans filet. La série ne la sanctifie pas, ne la diabolise pas non plus. Elle montre surtout comment chacun, à sa manière, a participé à l’érection puis à la chute d’une figure médiatique. Et dans ce processus, tout le monde semble avoir perdu un peu de soi. Derrière l’esthétique pop et la mise en scène barrée, Une Superstar cache un message politique discret mais profond. 

 

En donnant de la voix à celles et ceux que l’on a trop souvent moqués, elle remet en question notre rapport à la célébrité, à la marginalité, et à l’image publique. Elle pousse aussi à réfléchir sur les mécanismes de fascination et de rejet qui gouvernent la société du divertissement. En cela, elle peut être vue comme un manifeste queer, féministe, ou tout simplement humaniste. La série ne donne pas de leçon, ne propose pas de morale toute faite. Elle montre, avec sincérité, ce que c’est que de vivre dans un monde où l’identité devient un spectacle, et où la singularité est une monnaie à double tranchant. Une Superstar n’est pas une série parfaite. Elle est désordonnée, excessive, parfois trop conceptuelle pour son propre bien. Mais c’est aussi ce désordre qui lui donne son souffle, son intensité, et sa singularité. 

 

Elle tente des choses que peu de productions osent encore essayer. Et surtout, elle prend au sérieux des personnages que beaucoup auraient relégués au rang de curiosités télévisuelles. C’est précisément pour cela que j’ai été autant touché. La série ne cherche pas à rendre Yurena admirable. Elle ne cherche pas non plus à tout expliquer. Elle montre la confusion, les fantasmes, les projections. Et dans ce chaos, elle parvient à faire exister une forme de vérité plus émotionnelle que factuelle.

 

Note : 8/10. En bref, Une Superstar n’est pas un biopic au sens traditionnel du terme. Et heureusement. C’est autre chose. Un trip. Un collage. Un cri. Une mosaïque de perceptions, souvent contradictoires, toujours sincères.

Disponible sur Netflix

 

Je vous laisse avec No Cambié de Yurena / Tamara car c'est l'un des meilleurs titres de la pop espagnole des années 2000 : 

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