21 Août 2025
Eddington // De Ari Aster. Avec Joaquin Phoenix, Pedro Pascal et Emma Stone.
Il m’a fallu du temps avant de me décider à aller voir Eddington. La durée n’aide pas — deux heures vingt-cinq à s’asseoir face à un film, il faut pouvoir l’intégrer dans un agenda déjà saturé. Le fait qu'il s'agisse de sa dernière semaine dans mon cinéma m'a convaincu. Pourtant, cette attente a eu un effet inattendu : elle a aiguisé mon regard, comme si la projection devenait un rendez-vous avec un cinéaste dont on sait qu’il ne laisse rien au hasard. Ari Aster ne tourne pas des films, il fabrique des expériences. Et Eddington s’inscrit dans cette logique, quitte à bousculer, à désarçonner et à diviser. Dès les premières images, on comprend qu’Aster s’éloigne de l’horreur ritualiste ou du cauchemar familial qui avaient marqué ses débuts.
Mai 2020 à Eddington, petite ville du Nouveau Mexique, la confrontation entre le shérif et le maire met le feu aux poudres en montant les habitants les uns contre les autres.
Cette fois, il choisit le Nouveau-Mexique, ses terres arides, ses ciels écrasants, et le transpose dans une fable contemporaine qui emprunte au western. Pas de chevauchées ou de duels classiques, mais une atmosphère de frontière, où chaque regard porte une menace et où le moindre silence devient un espace de tension. La petite ville d’Eddington, perdue dans le désert, devient un microcosme des fractures américaines. Nous sommes en 2020 : la pandémie de Covid débute, les manifestations liées à la mort de George Floyd secouent le pays, les théories du complot se propagent comme un virus parallèle. Aster choisit de concentrer ce chaos dans un bourg presque caricatural, où les habitants semblent se débattre entre paranoïa, colère et désillusion.
Le western, ici, ne sert pas de nostalgie mais de filtre. L’Amérique qu’il filme n’est pas celle des grands espaces, mais celle d’un présent saturé de contradictions. Les saloons sont remplacés par des stations-service, les hors-la-loi par des adolescents en quête d’identité politique, et les revolvers par des smartphones capables de réduire une existence en une vidéo virale. Au centre de ce tableau, Joaquin Phoenix impose un personnage qui tient le film presque à lui seul. Il incarne Joe Cross, shérif asthmatique, figure à la fois dérisoire et tragique. Ce n’est pas un héros, c’est un homme fatigué, englué dans une vie conjugale sans amour avec une épouse distante (Emma Stone, étonnamment peu présente à l’écran), et un quotidien parasité par une belle-mère obsédée par les théories du complot.
Joe est censé incarner l’autorité, mais il est incapable de l’assumer pleinement. Porter un masque anti-Covid l’essouffle, faire respecter la loi l’épuise, gérer la colère des uns et des autres le dépasse. Le destin va pourtant le pousser à entrer en politique presque malgré lui, en se lançant contre l’actuel maire Ted Garcia, interprété avec une sobriété glaçante par Pedro Pascal. Phoenix trouve ici un rôle en accord avec sa capacité à jouer l’ambiguïté. Son shérif n’inspire pas la confiance, mais il est impossible de détourner le regard. Il sourit sans que ses yeux n’accompagnent le geste, il respire mal, il avance comme un homme qui sait que la partie est déjà perdue.
Sa présence magnétique compense largement l’absence de certains membres du casting vendus en affiches mais presque invisibles à l’écran. Si Eddington fascine, c’est moins par son intrigue que par la charge satirique qu’il porte. Aster dresse le portrait d’une société où plus personne n’écoute personne, où les discours politiques ne sont que des slogans publicitaires, où les réseaux sociaux se transforment en terrain de jeu pour la désinformation et l’indignation factice. Le film aligne les contradictions : des manifestants persuadés d’agir pour la justice sociale mais incapables de dépasser leur propre confort de privilégiés, des conservateurs accrochés à leurs traditions au point d’étouffer toute évolution, des écologistes radicaux qui hurlent face à l’arrivée d’un centre de données, symbole d’un progrès destructeur.
Personne n’est épargné, ni les idéalistes naïfs ni les cyniques de profession. À travers ce chaos, Aster ne prend pas parti. Il préfère exposer les ridicules de chaque camp, comme si l’idiotie n’appartenait à aucune couleur politique mais se déployait partout, avec la même énergie destructrice. Le film devient alors un miroir déformant, où chacun peut reconnaître un fragment de ses propres contradictions. Pourtant, aussi riche soit-il, Eddington peine parfois à trouver son équilibre. Le deuxième acte, construit comme un véritable western moderne, parvient à marier satire et thriller politique. Mais la dernière partie, plus explosive, semble céder à la tentation du chaos pur. Les métaphores se bousculent, certaines séquences paraissent surchargées, et l’impression d’un trop-plein se fait sentir.
Il y a dans ce film la volonté de dire trop de choses à la fois : la pandémie, les fractures raciales, l’avidité économique, la corruption politique, les illusions du progrès technologique, le vide des réseaux sociaux. Tout est là, parfois trop frontalement, parfois de manière presque caricaturale. À force de multiplier les cibles, le film finit par perdre de sa précision. Cela ne veut pas dire qu’il échoue complètement. Certains moments restent marquants, notamment lorsqu’Aster adopte un ton de comédie noire où les répliques font mal comme des coups de poing. Mais il faut accepter cette instabilité, cette sensation que le film part dans plusieurs directions et ne ramène pas toujours son spectateur à bon port.
Depuis Hérédité et Midsommar, Ari Aster s’est forgé l’image d’un cinéaste de l’horreur psychologique. Avec Eddington, il casse cette étiquette et affirme une ambition différente. Plus que jamais, il veut déconstruire les certitudes, tester la patience de son spectateur, l’amener à se confronter à ce qu’il n’a pas envie de voir. Il ne signe pas un film parfait, mais il livre une œuvre qui reflète notre époque avec une acuité inquiétante. Dans un monde saturé de discours contradictoires, il choisit de ne pas trancher mais de montrer, d’exposer, de laisser la cacophonie parler d’elle-même. Ce choix en fera forcément une œuvre polarisante. Certains salueront l’ambition et la pertinence, d’autres dénonceront une accumulation indigeste.
Pour ma part, j’y vois un film imparfait mais nécessaire, un miroir troublant de ce que les années 2020 ont déjà produit de plus absurde. Eddington n’est pas un film qui cherche à séduire. C’est un film qui confronte, qui dérange, qui agace parfois. Il reflète une Amérique épuisée, divisée, engluée dans ses contradictions, et le fait à travers un récit qui épouse les codes du western tout en les dynamitant. Joaquin Phoenix en est le cœur battant, Ari Aster la main manipulatrice. Le résultat n’a pas la cohérence des meilleurs films du cinéaste, mais il possède cette qualité rare : il force à réfléchir. Peut-être trop long, peut-être trop chargé, mais jamais indifférent.
Note : 6.5/10. En bref, une impression persiste : si l’Amérique ressemble à Eddington, alors la frontière entre satire et réalité est devenue dangereusement poreuse.
Sorti le 16 juillet 2025 au cinéma
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