Critique Ciné : En Boucle (2025)

Critique Ciné : En Boucle (2025)

En Boucle // De Junta Yamaguchi. Avec Riko Fujitani, Manami Honjô et Gôta Ishida. 

 

Les films construits sur des boucles temporelles forment presque un genre à part entière. Depuis Un jour sans fin d’Harold Ramis jusqu’aux déclinaisons modernes comme Edge of Tomorrow, chaque réalisateur tente d’apporter sa variation à ce concept séduisant : l’idée qu’un même fragment de temps puisse se répéter à l’infini. Avec En Boucle, le cinéaste japonais Junta Yamaguchi s’attaque une nouvelle fois à ce terrain fertile, mais en réduisant le cycle à une durée singulièrement brève : deux minutes seulement. Un pari audacieux qui, dans ses meilleurs moments, donne au film une énergie burlesque et une atmosphère de laboratoire expérimental.

 

Une nouvelle journée commence à l’auberge Fujiya, nichée au coeur des montagnes japonaises. Une journée ordinaire… ou presque : car les uns après les autres, les employés et les clients se rendent compte que les mêmes 2 minutes sont en train de se répéter à l'infini... Certains veulent en sortir, d’autres préfèrent y rester, mais tous cherchent à comprendre ce qui leur arrive.

 

L’intrigue se déploie dans une auberge traditionnelle, la Fujiya, nichée dans un décor de montagnes japonaises. Ce cadre presque immobile devient paradoxalement le théâtre d’une agitation incessante : à chaque reprise, les personnages doivent affronter cette répétition sans fin, coincés dans un laps de temps qui s’efface avant même qu’ils n’aient pu agir. La mécanique est simple, mais son exécution demande une précision millimétrée. Dans un sens, le film s’apparente à une pièce de théâtre où chaque comédien rejoue sa partition avec des nuances à peine perceptibles. C’est là que réside l’intérêt : dans l’observation de micro-variations, de légers décalages qui, petit à petit, construisent un récit. Le réalisateur ne masque pas son goût pour le burlesque. 

 

Les acteurs, au jeu volontairement appuyé, accentuent l’absurdité de la situation. Ce choix de direction peut agacer par moments : certains dialogues semblent surjoués, certaines réactions forcées. Pourtant, dans l’ensemble, ce ton exagéré correspond bien à l’esprit de l’histoire. Cette auberge devient une sorte de microcosme comique où l’ordinaire bascule dans l’extraordinaire toutes les cent-vingt secondes. Ce qui surprend, c’est la capacité du film à se renouveler malgré la répétition intrinsèque de son concept. Contrairement à ce que l’on pourrait craindre, En Boucle ne lasse pas immédiatement. La mise en scène parvient à transformer chaque reprise en opportunité narrative : une variation d’angle, une nouvelle réaction, un détail inattendu. 

 

C’est un jeu de piste où le spectateur, tout comme les personnages, guette la différence qui viendra briser la monotonie. Cependant, la mécanique n’est pas exempte de défauts. Passé l’effet de découverte, certaines séquences finissent par peser. L’idée de base, aussi ingénieuse soit-elle, s’épuise lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’un développement émotionnel suffisamment fort. À trop miser sur l’excentricité et le comique de situation, le film laisse de côté une dimension dramatique qui aurait pu apporter plus de profondeur. L’angoisse, pourtant inhérente à l’idée de vivre indéfiniment les mêmes deux minutes, reste sous-exploitée. Là où l’on aurait pu ressentir une véritable claustrophobie temporelle, le récit choisit la voie de la comédie légère.

 

La comparaison avec le précédent film de Yamaguchi, Beyond the Infinite Two Minutes, est inévitable. Celui-ci brillait par sa simplicité et sa fraîcheur, exploitant avec malice un concept similaire, malgré un budget dérisoire. Dans En Boucle, l’ambition visuelle est plus affirmée, mais le souffle créatif semble moins soutenu. Comme si, à vouloir répéter le succès du premier coup d’essai, le réalisateur s’était lui-même piégé dans une mécanique trop proche de son œuvre précédente. Cette proximité affaiblit un peu la nouveauté du projet, donnant parfois l’impression d’une variation plutôt que d’une véritable réinvention. Pour autant, il serait injuste de réduire le film à un simple exercice de style. 

 

Il possède une atmosphère singulière, nourrie par un décor bucolique qui contraste avec la frénésie des personnages. L’auberge, avec ses couloirs étroits, ses tatamis et ses petites chambres, devient un véritable protagoniste. Chaque recoin est exploré, chaque porte s’ouvre sur une nouvelle répétition. Ce choix de confinement spatial renforce l’effet de boucle, donnant au spectateur l’impression d’être lui aussi prisonnier de ce lieu. L’humour occupe une place centrale. Les gags naissent de la répétition, mais aussi de l’exaspération croissante des personnages. À force de revivre les mêmes instants, chacun révèle une facette inattendue : colère, résignation, hystérie. Ces réactions excessives finissent par dessiner un portrait ironique de la difficulté à communiquer. 

 

Derrière les grimaces et les situations absurdes, le film esquisse une réflexion discrète sur le quotidien, sur ces instants où l’on tourne en rond dans des conversations sans issue ou des habitudes immuables.

La résolution finale, sans être bouleversante, reste fidèle à l’esprit du récit : légère, malicieuse, presque espiègle. Elle ne cherche pas à donner une explication rationnelle au phénomène, ce qui pourrait frustrer certains spectateurs en quête de cohérence scientifique. Mais cette absence de justification s’accorde avec la tonalité du film, davantage intéressé par l’expérience que par la logique. Ce mélange de fantaisie et de science-fiction place En Boucle dans une zone hybride, à mi-chemin entre l’expérimental et le divertissement populaire. 

 

Il ne révolutionne pas le genre, mais il propose une variation plaisante qui réussit à tenir le spectateur éveillé pendant la majeure partie de son déroulé. En termes de rythme, le film connaît quelques creux. Certaines scènes paraissent étirées inutilement, comme si Yamaguchi peinait à maintenir l’équilibre entre répétition et surprise. Ce déséquilibre mine légèrement l’impact global. Pourtant, à l’échelle d’un film aussi atypique, ces baisses de tension semblent presque inévitables. Elles font partie intégrante du risque pris par le cinéaste. D’un point de vue critique, En Boucle laisse donc une impression contrastée. L’originalité de son concept et la fraîcheur de son ton séduisent. Le décor, l’humour et l’extravagance des comédiens construisent un univers attachant. 

 

Mais la limite de l’exercice apparaît assez vite : la répétition, aussi inventive soit-elle, ne peut suffire à nourrir un récit sur toute sa durée sans un véritable supplément d’âme. Reste que ce film japonais mérite d’être découvert. Sa durée modeste, son énergie communicative et son goût de l’absurde en font une curiosité qui se démarque des productions formatées. En période où les blockbusters saturent les écrans, une petite comédie fantastique tournée dans une auberge isolée a de quoi intriguer. En définitive, En Boucle ne marquera peut-être pas durablement l’histoire du cinéma de science-fiction, mais il s’impose comme un divertissement singulier, un objet filmique qui témoigne de la vitalité de la création indépendante japonaise. 

 

Note : 6/10. En bref, En Boucle ne marquera peut-être pas durablement l’histoire du cinéma de science-fiction, mais il s’impose comme un divertissement singulier. Derrière son apparente légèreté, il cache une réflexion discrète sur la répétition du quotidien et sur l’art de trouver du sens dans les micro-variations de l’existence.

Sorti le 13 août 2025 au cinéma

 

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