Critique Ciné : The End (2026, Sooner)

Critique Ciné : The End (2026, Sooner)

The End // De Joshua Oppenheimer. Avec Tilda Swinton, George MacKay et Moses Ingram.

 

Le cinéma adore les mélanges improbables. The End, dernier long-métrage de Joshua Oppenheimer, laisse  cependant un arrière-goût d’inachevé. L’idée de départ a de quoi intriguer : un huis clos post-apocalyptique mis en scène comme une comédie musicale. Sur le papier, c’est ambitieux. Sur l’écran, c’est surtout laborieux. Le film s’ouvre dans un univers souterrain : une famille richissime a trouvé refuge dans une mine de sel après une catastrophe planétaire mal définie. Autour d’eux, un décor opulent, des œuvres d’art accrochées aux murs, des fleurs artificielles, des meubles dignes d’un musée. 

 

Une comédie musicale sur la dernière famille humaine.

 

Cet excès de raffinement n’est pas anodin : il traduit l’obsession de la mère (Tilda Swinton) pour les belles choses et son refus d’affronter le chaos du monde extérieur. Le travail de direction artistique est d’ailleurs l’un des rares points qui retiennent l’attention. Le spectateur peut se laisser happer par la beauté des images, mais cette fascination s’épuise vite quand le récit peine à avancer. Le patriarche, incarné par Michael Shannon, porte le fardeau d’une carrière dans l’énergie fossile. Il croyait sauver le monde, mais se demande désormais s’il n’a pas contribué à sa perte. La mère se consume dans ses regrets, persuadée qu’elle aurait pu sauver davantage de vies. Leur fils (George MacKay) découvre l’amour avec maladresse à travers la venue d’une mystérieuse survivante (Moses Ingram). 

 

Ces dilemmes intimes auraient pu nourrir un drame psychologique fort. Malheureusement, la mise en scène préfère multiplier les monologues interminables et les numéros chantés, ce qui dilue la tension dramatique. Oppenheimer a pris le parti de transformer une partie des dialogues en chansons. L’intention est claire : mêler théâtre musical et fresque dystopique pour créer un langage singulier. Le problème, c’est que la greffe ne prend jamais. Les chansons manquent de relief, s’évanouissent à peine terminées, et ne renforcent ni l’émotion ni l’histoire. Tilda Swinton peine à trouver sa voix chantée, Michael Shannon ne convainc pas davantage, même si George MacKay et Moses Ingram s’en sortent mieux. 

 

Ces faiblesses vocales finissent par accentuer l’impression d’un exercice forcé, où la musique parasite plus qu’elle n’accompagne. Avec ses deux heures et demie, The End met à rude épreuve la patience. Les scènes s’allongent, les dialogues tournent en rond, et les enjeux s’essoufflent rapidement. Le film se contente de poser des questions — sur la culpabilité, la survie, le poids du passé — sans jamais leur donner de véritable résolution. La présence de la nouvelle venue aurait pu dynamiter ce microcosme, mais elle n’apporte qu’un déséquilibre artificiel, sans impact réel sur l’évolution des personnages. À la fin, il reste un sentiment d’inertie, comme si tout ce temps passé dans le bunker n’avait servi qu’à contempler des ombres.

 

Là où The End échoue, c’est dans son incapacité à marier ses deux ambitions. En tant que drame post-apocalyptique, le film manque de contexte et de profondeur : aucune explication solide sur la catastrophe, aucune logique dans l’autosuffisance de cette famille, aucune réflexion aboutie sur l’après. En tant que comédie musicale, il manque de souffle et d’inspiration : les chansons ne marquent pas, les chorégraphies sont anecdotiques, et l’ensemble semble freiner le récit au lieu de l’enrichir. Ce grand écart laisse une œuvre bancale, ni totalement une fresque dystopique, ni vraiment un spectacle musical.

 

L’esthétique visuelle reste indéniable, mais elle se heurte à un fond trop creux. Tout comme les personnages, le film semble muré dans une froideur distante. On observe cette famille sans parvenir à s’y attacher, et on ressort sans avoir appris quoi que ce soit sur eux ou sur ce monde en ruine. Oppenheimer, qui avait frappé fort avec ses documentaires, se perd ici dans une fiction figée, prisonnière de son dispositif. The End aurait pu être un objet unique : une méditation sur l’apocalypse à travers la musique, une fresque intimiste où les chansons révèlent les failles d’une famille survivante. Mais l’exécution trahit l’idée. 

 

Entre des personnages peu attachants, des numéros musicaux maladroits et une durée excessive, le film finit par ressembler à ce qu’il dénonce : une bulle luxueuse, fermée sur elle-même, où l’on étouffe au lieu de vibrer. A la fin du film, une pensée m’a traversé : parfois, les mélanges les plus audacieux ne donnent pas naissance à des monstres fascinants, mais à des chimères fatiguées. The End en est l’illustration parfaite.

 

Note : 2/10. En bref, entre des personnages peu attachants, des numéros musicaux maladroits et une durée excessive, le film finit par ressembler à ce qu’il dénonce : une bulle luxueuse, fermée sur elle-même, où l’on étouffe au lieu de vibrer.

Sorti le 1er mars 2026 directement sur Sooner 

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