18 Décembre 2025
The Wedding Banquet // De Andrew Ahn. Avec Lily Gladstone, Bowen Yang et Kelly Marie Tran.
Remettre en scène un film culte est toujours un exercice périlleux. Avec The Wedding Banquet, remake du chef-d’œuvre réalisé par Ang Lee en 1993, le pari semblait audacieux : redonner vie à une comédie de mœurs intemporelle, tout en l’adaptant à une nouvelle génération et à des thématiques contemporaines. Mais le résultat interroge. Plus qu’une réinvention, ce film ressemble à une trahison douce-amère, où la fraîcheur de l’original laisse place à une œuvre confuse, tiraillée entre drame pesant et comédie annoncée. Dès le générique, une promesse implicite se dessine : retrouver l’esprit farcesque du premier Wedding Banquet, ce jeu d’équilibre entre mensonges, identité et tradition, qui faisait toute la richesse du scénario d’Ang Lee.
Pour faire plaisir à ses parents qui ne comprennent pas son célibat, un homosexuel dans le placard organise un mariage de convenance.
Or, le remake choisit une autre voie. Ici, l’histoire tourne autour d’un jeune homme asiatique-américain, prisonnier de son indécision, incapable de répondre à la demande en mariage de son compagnon. À cela s’ajoute la pression d’une famille coréenne richissime, un visa étudiant sur le point d’expirer, et une improbable alliance avec un couple lesbien à la dérive, épuisé par des tentatives de fécondation in vitro infructueuses. L’intrigue se présente donc comme une succession de complications dramatiques, davantage qu’une véritable comédie. Là où Ang Lee faisait de l’absurde une arme pour révéler les tensions sociales et culturelles, le remake privilégie la lourdeur des situations.
Chaque personnage semble accablé par ses propres dilemmes, du petit-ami menacé de reniement par ses grands-parents, à la mère militante LGBT obsédée par sa reconnaissance publique. Même les rares respirations humoristiques paraissent plaquées, comme si la mise en scène hésitait à assumer sa tonalité. Cette hésitation est le cœur du problème. L’affiche et le titre promettent une farce sentimentale, mais le film se vit comme un drame familial. Cette dissonance brouille la réception et frustre l’attente du spectateur. D’autant que l’élément central, celui qui donnait son nom et sa force au film original, a disparu : il n’y a pas de banquet. Dans le long-métrage de 1993, ce repas monumental symbolisait à la fois la tradition, la pression sociale et l’absurde théâtral d’un mariage de façade.
Dans ce remake, rien de tel. L’absence du banquet retire une dimension culturelle et visuelle essentielle, laissant l’histoire s’effriter dans des appartements anonymes et des dialogues explicatifs. La mise en scène de Andrew Ahn choisit l’efficacité sobre, mais se heurte à un manque de rythme. Les enchaînements paraissent mécaniques, chaque rebondissement étant annoncé bien avant qu’il ne survienne. L’effet de surprise, moteur des grandes comédies de situation, se dilue dans une écriture trop prévisible. Même les moments d’émotion, censés toucher par leur sincérité, finissent par sembler fabriqués. Il y a pourtant des instants de grâce, notamment dans certaines conversations intimistes où les masques tombent, mais ils restent trop rares pour sauver l’ensemble.
Côté interprétation, les contrastes sont flagrants. Lily Gladstone et Kelly Marie Tran composent un couple crédible, dont les difficultés paraissent sincères et presque douloureuses. Leur jeu apporte une densité bienvenue, ancrant le récit dans une réalité émotionnelle. Youn Yuh-jung, impériale en grand-mère discrète mais lucide, incarne avec retenue une sagesse ironique. À l’inverse, Bowen Yang, pourtant habitué aux rôles comiques, force le trait et joue son personnage comme une caricature sortie d’un sketch. Han Gi-Chan, dans le rôle de l’héritier coréen, ne trouve jamais le ton juste, oscillant entre légèreté déplacée et naïveté artificielle. Ce déséquilibre d’interprétation accentue l’impression que chaque acteur joue dans un film différent.
L’image, granuleuse et volontairement naturaliste, donne au film des allures d’expérimentation étudiante. Cela pourrait renforcer l’authenticité du propos, mais finit par souligner un manque de cohérence esthétique. Là où Ang Lee filmait les banquets, les repas et les espaces familiaux comme des lieux de comédie chorale, Andrew Ahn enferme ses personnages dans des cadres restreints, comme si l’étroitesse visuelle reflétait l’étroitesse narrative. Le problème majeur reste le positionnement du film. S’agit-il d’une comédie romantique ? D’un drame sur l’immigration et l’identité ? D’un portrait générationnel sur les dilemmes des familles modernes ? À force de vouloir embrasser toutes ces directions, The Wedding Banquet finit par se perdre.
Les thèmes sont là : l’héritage culturel, les pressions familiales, la recherche d’une place entre tradition et individualisme. Mais ils sont disséminés sans cohérence, comme des fragments jamais vraiment reliés. Le manque d’audace est frappant. Dans un contexte où les plateformes de streaming multiplient les comédies impertinentes, ce remake reste sage, presque timoré. Les dialogues effleurent parfois des sujets brûlants – le rapport au coming out, la marchandisation de la parentalité, la toxicité des dynamiques familiales – mais reculent toujours avant d’aller au bout. Ce choix d’accessibilité rend l’ensemble lisse, mais prive le film de la force subversive qui avait fait le succès du long-métrage original.
La comparaison avec Ang Lee est inévitable, même si elle peut sembler injuste. Le film de 1993 s’inscrivait dans son époque, explorant avec finesse les tensions entre tradition asiatique et liberté individuelle, immigration et identité sexuelle. Il avait trouvé un équilibre rare entre humour burlesque et mélancolie discrète. Ce remake, en revanche, s’éloigne de cette ligne pour sombrer dans un drame trop appuyé, sans trouver la légèreté nécessaire. En l’absence de banquet, en l’absence de farce véritable, il ne reste qu’une série de dilemmes individuels filmés sans véritable souffle. Pour le spectateur, l’expérience devient frustrante. Les promesses de comédie sont déçues, les intrigues s’accumulent sans surprise, et les rares moments touchants ne suffisent pas à masquer l’ennui.
Même les happy ends multiples qui concluent le récit paraissent artificiels, comme si le film cherchait à sauver son étiquette de comédie romantique au dernier moment. Un soupçon d’ambiguïté aurait sans doute donné plus de force, mais tout est trop bien refermé, trop propre, trop attendu. Au final, The Wedding Banquet version 2025 illustre les dangers du remake : croire qu’un film culte peut être simplement actualisé en changeant les enjeux narratifs et en diversifiant les personnages. Or, ce qui faisait la force du film original n’était pas seulement son sujet, mais la manière dont il jouait avec les codes de la farce pour dire des vérités plus profondes. En sacrifiant l’humour au profit d’un drame convenu, Andrew Ahn perd la légèreté, et avec elle l’essence même du projet.
The Wedding Banquet se voulait une relecture contemporaine d’une œuvre marquante. Il en résulte un film qui peine à trouver son identité, ni tout à fait comédie, ni pleinement drame, trop prudent pour être audacieux et trop pesant pour être léger. Pour qui se souvient de la fraîcheur d’Ang Lee, ce remake ressemble à une pâle imitation. Pour qui découvre l’histoire, il s’agira d’un drame familial correct mais oubliable, privé de la magie que son titre laissait espérer.
Note : 4.5/10. En bref, The Wedding Banquet se voulait une relecture contemporaine d’une œuvre marquante. Il en résulte un film qui peine à trouver son identité, ni tout à fait comédie, ni pleinement drame, trop prudent pour être audacieux et trop pesant pour être léger.
Sorti le 18 décembre 2025 directement en VOD
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