23 Août 2025
When the Light Breaks // De Rúnar Rúnarsson. Avec Elín Hall, Mikael Kaaber et Katla Njálsdóttir.
When the Light Breaks du réalisateur islandais Rúnar Rúnarsson est un film qui, avant même d’installer son intrigue, frappe par son atmosphère. Présenté en ouverture de la section Un Certain Regard du Festival de Cannes 2024, ce long-métrage s’inscrit dans une veine intime et contemplative, où le drame personnel se fond dans une douleur collective. J’en ressors partagé : séduit par la beauté plastique et l’intention du récit, mais frustré par un scénario qui peine à aller au-delà de son dispositif de départ. Le film s’ouvre sur une promesse d’avenir, immédiatement brisée. Una (Elín Hall) et Diddi, étudiants en art à Reykjavik, partagent une relation secrète, passionnée, mais fragile. Diddi est encore officiellement en couple avec Klara, son amie d’enfance.
Le jour se lève sur une longue journée d’été en Islande. D’un coucher de soleil à l’autre, Una une jeune étudiante en art, rencontre l’amour, l’amitié, le chagrin et la beauté.
Il prévoit de rompre dès le lendemain, mais ce projet n’aura pas le temps d’exister. À l’aube, il perd la vie dans un accident. Pas de révélation inutile ici : la bande-annonce elle-même l’annonce. Toute l’intrigue se joue dans les heures qui suivent ce décès, entre sidération et chagrin. Ce choix narratif concentre le film sur une seule journée, du lever au coucher du soleil suivant. Cette unité de temps permet d’explorer la douleur à vif, sans recul ni reconstruction. L’idée est forte : montrer ce moment suspendu où l’on ne comprend pas encore ce qui vient de se passer, où chaque geste devient irréel. Là où When the Light Breaks se distingue, c’est dans la nature de ce deuil. Una ne peut pas pleurer à visage découvert. Elle n’est pas la compagne officielle, mais l’amante cachée.
Autour d’elle, les amis de Diddi et Klara, accourue depuis sa province, s’effondrent. Elle, doit ravaler ses sanglots, maintenir une distance qui lui arrache le cœur. Cette douleur clandestine est le sujet même du film. Je trouve cette approche intéressante car elle met en lumière un chagrin rarement représenté : celui de ceux qui n’ont pas droit au deuil. L’Islande filmée par Rúnarsson devient alors un miroir de ce silence imposé. Les paysages, entre lumière aveuglante et ombre glaciale, traduisent cette fracture intime. Rúnarsson filme avec retenue. Peu de dialogues, des regards, des silences. La caméra s’attarde sur des gestes anodins qui, dans ce contexte, prennent une résonance immense : une main qui tremble, un sourire forcé, un pas hésitant.
J’ai apprécié cette pudeur, même si certains passages donnent le sentiment d’une insistance un peu appuyée sur les larmes et la douleur. Comme si le film craignait qu’on ne saisisse pas la profondeur de la perte. Cela dit, cette sobriété se marie à une photographie superbe. La lumière islandaise, presque irréelle en été, traverse chaque plan. Les couleurs oscillent entre douceur et dureté, épousant l’état d’âme d’Una. Cette esthétique, proche parfois de Joachim Trier dans Oslo, 31 août, installe une atmosphère élégiaque qui enveloppe le spectateur. Au centre de ce dispositif, il y a Elín Hall. Chanteuse reconnue en Islande, elle porte ici son premier grand rôle au cinéma. Son interprétation m’a marqué par sa retenue. Pas de grandes explosions émotionnelles, mais un travail sur les nuances, les regards fuyants, la respiration courte.
Son visage, presque translucide, devient l’écran de cette douleur invisible. Face à elle, Katla Njálsdóttir incarne Klara avec une mélancolie discrète, donnant au triangle amoureux une densité particulière. Ce contraste entre la compagne officielle et l’amante secrète donne au film une tension dramatique réelle, même si elle n’est pas toujours exploitée pleinement. Il serait impossible de parler de ce film sans évoquer sa dimension sensorielle. When the Light Breaks offre à voir Reykjavik sous un angle presque touristique : son église Hallgrímskirkja, sa salle de concert Harpa, le lac Tjörnin. Ces décors, pourtant familiers aux habitants, deviennent ici des repères visuels pour le spectateur étranger, qui découvre la capitale islandaise en partageant la douleur des personnages.
La musique joue aussi un rôle central. L’oratorio Odi et Amo de Jóhann Jóhannsson traverse le film comme une plainte intemporelle. Elle donne une profondeur supplémentaire à ce récit resserré. Malgré ces qualités indéniables, j’ai ressenti une certaine lassitude dans la seconde moitié. Le film installe très bien son ambiance, mais finit par tourner un peu en rond. Les scènes de pleurs, de souvenirs ou de discussions s’enchaînent sans apporter toujours une progression narrative. Résultat : malgré sa courte durée, le film paraît plus long qu’il ne l’est réellement. C’est dommage, car le point de départ avait tout pour nourrir des développements plus riches : la confrontation entre l’amante cachée et la compagne officielle, les réactions contrastées des amis, la question de l’identité de Diddi vue à travers des regards différents…
Ces pistes sont esquissées, mais jamais approfondies. Malgré mes réserves, When the Light Breaks reste un film qui soulève une question universelle : à qui appartient le droit de pleurer ? Dans une société où certains liens restent invisibles, comment accorder une place au chagrin des relations cachées ? Le personnage d’Una incarne ce dilemme, et le spectateur est invité à se projeter dans ce silence forcé. J’ai trouvé cette idée forte et pertinente. Même si le scénario ne va pas toujours au bout de ses promesses, il met sur la table un sujet rarement traité avec autant de sensibilité. Heureusement, le film se termine sur un plan d’une tendresse bouleversante, qui m’a laissé une impression durable. Sans en dévoiler le contenu, je peux dire que ce final apporte une résolution douce, presque apaisée, au dilemme d’Una.
Cette scène justifie à elle seule la patience du spectateur et donne un sens à cette traversée mélancolique. When the Light Breaks est un film imparfait mais précieux. Sa mise en scène délicate, la performance habitée d’Elín Hall et la beauté des paysages islandais lui donnent une vraie identité. Pourtant, son récit trop mince et sa deuxième moitié étirée limitent sa portée émotionnelle. J’y ai vu un poème visuel sur le deuil silencieux, parfois un peu trop appuyé, mais capable de toucher par éclats. Un film qui interroge la légitimité des chagrins invisibles et rappelle que, derrière chaque sourire de façade, il existe parfois une tempête intérieure.
Note : 6.5/10. En bref, When the Light Breaks est un film imparfait mais précieux. Sa mise en scène délicate, la performance habitée d’Elín Hall et la beauté des paysages islandais lui donnent une vraie identité. Pourtant, son récit trop mince et sa deuxième moitié étirée limitent sa portée émotionnelle.
Sorti le 19 février 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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