10 Septembre 2025
La Voie du serpent // De Kiyoshi Kurosawa. Avec Damien Bonnard, Mathieu Amalric et Kô Shibasaki.
Kiyoshi Kurosawa est un cinéaste qui n’a jamais craint d’explorer l’inconfort. Ses films, souvent austères et déroutants, naviguent entre le fantastique, le thriller et l’horreur psychologique. Avec La Voie du serpent, il signe un long-métrage tourné en France qui plonge dans un sujet glaçant : la vengeance après le meurtre d’un enfant. L’idée est forte, mais la manière dont elle est filmée m’a laissée partagée entre fascination et lassitude. L’histoire suit Albert (Damien Bonnard), un père détruit par l’enlèvement et l’assassinat de sa fille de huit ans. Submergé par le chagrin, il décide de se faire justice lui-même.
Albert Bacheret est un père dévasté par la disparition inexplicable de sa fille de huit ans. Alors que la police semble incapable de résoudre l'affaire, il décide de mener sa propre enquête et reçoit l'aide inattendue de Sayoko, une énigmatique psychiatre japonaise. Ensemble, ils kidnappent des responsables du "Cercle", une société secrète. Mais chaque nouvel indice mène à un nouveau suspect qui présente toujours une version différente des faits... Obsédé par la vérité, Albert va devoir naviguer entre sa soif aveugle de vengeance et une infinie spirale de mensonges.
Pour mener à bien sa vendetta, il reçoit l’aide inattendue d’une psychiatre japonaise installée en France (interprétée par une actrice dont le français, parfois difficile à saisir, renforce paradoxalement son étrangeté). Ensemble, ils s’en prennent à un ancien comptable lié à un réseau de trafic d’organes. Sur le papier, La Voie du serpent rappelle les thrillers sombres coréens comme ceux de Park Chan-wook, où la vengeance devient un poison qui consume autant les bourreaux que les victimes. Mais ici, Kurosawa adopte un rythme froid et clinique, presque anesthésié. Le résultat est à la fois étouffant et frustrant. Dès les premières minutes, le film installe une ambiance lourde : décors gris, silences interminables, dialogues minimalistes.
La caméra s’attarde sur les gestes, répétés encore et encore, comme si les personnages étaient prisonniers d’un rituel morbide. Ce choix de mise en scène fonctionne au début, en créant une tension sourde, mais il finit par tourner en rond. À force de ralentir le récit, La Voie du serpent perd l’intensité dramatique que son sujet aurait pu offrir. Les révélations arrivent sans surprise, parfois cousues de fil blanc. La raison pour laquelle la psychiatre japonaise aide Albert se devine très tôt, ce qui affaiblit le suspense. L’attente de la grande révélation laisse place à un certain ennui, accentué par des dialogues souvent mécaniques. Kurosawa aime travailler des figures mystérieuses, mais ici, le mystère vire à l’opacité.
Albert est filmé comme un père paumé, constamment dépassé par ses émotions, jusqu’à en devenir une caricature de la douleur masculine. À l’inverse, la psychiatre japonaise reste glaciale, impassible, comme si rien ne pouvait la déstabiliser. Ce contraste aurait pu être puissant, mais il devient trop appuyé, presque artificiel. Résultat : difficile de s’attacher ou même de comprendre pleinement leurs motivations. Ce manque de chair humaine dans les personnages m’a laissée à distance, ce qui est problématique pour un film qui prétend explorer les ravages intimes de la vengeance. Impossible de parler de La Voie du serpent sans évoquer sa violence. Kurosawa ne recule pas devant la cruauté : humiliations, séquestration, exécutions froides.
La brutalité est montrée sans détour, parfois avec un humour noir qui tombe à plat. On peut accepter qu’un film nous mette mal à l’aise, mais ici, la violence semble tourner à vide. Le réalisateur joue avec l’idée de la loi du talion, mais ne va jamais au-delà. À aucun moment, le film ne cherche à interroger profondément le sens ou les conséquences de cette spirale. L’impression qui reste, c’est celle d’un nihilisme un peu creux, comme si toute cette noirceur n’avait d’autre but que choquer. Malgré mes réserves, il faut reconnaître à Kurosawa son talent visuel. Le cinéaste a toujours eu l’art de rendre inquiétant un plan banal, et cela se retrouve ici.
Certains cadres sont d’une précision chirurgicale : un visage figé dans la pénombre, un corps gisant dans un décor froid, une pièce vide envahie par le silence. Ces moments rappellent pourquoi Kurosawa reste une référence du cinéma japonais contemporain. Mais cette maîtrise formelle ne suffit pas à compenser les faiblesses de l’écriture. À force de privilégier le style épuré, le film s’installe dans une monotonie qui étouffe toute émotion. Après deux heures de tension contenue, La Voie du serpent se conclut par une explosion de violence dans un hangar désaffecté. Poursuites, fusillades, règlements de comptes : Kurosawa lâche enfin les chevaux.
Mais ce déchaînement final, loin de provoquer un choc cathartique, ressemble à un exutoire forcé. L’excès vire au grotesque et laisse un goût amer. Au lieu de libérer le spectateur, cette conclusion accentue la sensation d’un récit qui se mord la queue. Tout ce chemin pour arriver à une fusillade déjà vue ailleurs, sans véritable résonance émotionnelle. Je suis sortie de La Voie du serpent avec un sentiment ambivalent. D’un côté, j’ai aimé la mise en scène précise, ce climat de malaise qui colle à la peau, cette capacité à rendre le familier inquiétant. Mais de l’autre, j’ai ressenti une frustration constante : trop d’invraisemblances, des personnages trop figés, une intrigue prévisible.
Le film voulait sans doute explorer les ténèbres de la vengeance et la déshumanisation qu’elle entraîne. Mais il se perd dans sa propre lenteur, incapable de transformer ce malaise en réflexion profonde. À force de tourner autour de son sujet, il finit par s’essouffler. La Voie du serpent est un film qui ne laisse pas indifférent. Certains spectateurs y verront une œuvre sombre, implacable, capable de créer un malaise durable. Pour ma part, j’y ai surtout vu un exercice de style pesant, plombé par des incohérences et une absence de véritable surprise. Kiyoshi Kurosawa continue d’explorer les recoins les plus noirs de l’âme humaine, mais ici, son récit m’a semblé figé, presque mécanique. Reste une mise en scène froide et parfois brillante, mais insuffisante pour faire oublier un scénario trop prévisible et des personnages qui peinent à exister.
Note : 4/10. En bref, La Voie du serpent confirme le talent visuel de Kurosawa mais illustre aussi ses limites quand il s’enferme dans la répétition. Un film qui dérange, qui interroge parfois, mais qui laisse surtout une impression d’inachevé.
Sorti le 3 septembre 2025 au cinéma
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