18 Septembre 2025
Les Tourmentés // De Lucas Belvaux. Avec Niels Schneider, Ramzy Bedia et Linh-Dan Pham.
Avec Les Tourmentés, Lucas Belvaux s’attaque à un sujet aussi dérangeant que fascinant : la chasse à l’homme. Mais loin d’un simple thriller sanglant, le cinéaste signe un film plus psychologique qu’attendu, où la violence n’est qu’un point de départ pour explorer des thèmes plus profonds : la survie, le traumatisme et la valeur d’une vie humaine. L’histoire suit Skender, interprété par Niels Schneider, un ancien légionnaire brisé par la guerre et les échecs personnels. En bout de course, il accepte une proposition glaçante : devenir le gibier d’une riche veuve en quête de sensations extrêmes.
Ça vaut quoi la vie d’un homme ? D’un homme comme lui. Un homme sans rien. Skender, ancien légionnaire, le découvrira bien assez tôt. "Madame", veuve fortunée et passionnée de chasse, s’ennuie. Elle charge alors son majordome de lui trouver un candidat pour une chasse à l’homme, moyennant un très juteux salaire. Skender est le gibier idéal. Mais rien ne se passera comme prévu...
Ce pacte pervers, orchestré par un majordome incarné par Ramzy Bedia, ouvre la voie à une chasse qui, très vite, dépasse le simple jeu morbide. Derrière ce récit à première vue brutal se cache en réalité une réflexion sur l’humanité, ses blessures et ses failles. Au premier abord, Les Tourmentés semble s’inscrire dans la lignée de classiques comme Les Chasses du comte Zaroff. Pourtant, Lucas Belvaux prend une autre direction. Le film délaisse rapidement le suspense pur pour plonger dans un drame psychologique où chaque personnage est hanté par son passé. La violence physique laisse place à une violence plus intérieure, faite de souvenirs douloureux, de manques et de regrets.
Ce choix narratif peut désarçonner. Ceux qui s’attendent à un survival haletant, rythmé par des fusillades et des courses-poursuites, risquent d’être frustrés. Mais cette lenteur apparente sert une intention claire : creuser les relations entre les protagonistes et mettre en lumière ce qui les a conduits jusque-là. Belvaux s’intéresse moins aux balles qu’aux cicatrices invisibles. Le film fonctionne surtout grâce à ses personnages, chacun dessiné avec une grande attention. Skender, interprété par Niels Schneider, porte sur son visage la fatigue d’un homme brisé. Son choix d’accepter ce marché sordide n’est pas motivé par une pulsion de mort, mais par un mélange de désespoir et d’un ultime geste d’amour : offrir une compensation financière à sa famille.
Face à lui, « Madame », riche veuve cynique, symbolise un pouvoir déshumanisé. Mais si son rôle paraît caricatural dans les premières scènes, il s’enrichit peu à peu, dévoilant une solitude glaciale derrière le masque du cynisme. Le majordome joué par Ramzy Bedia s’avère être la véritable révélation du film. Coincé entre sa loyauté envers « Madame » et une humanité qu’il ne peut totalement étouffer, son personnage se teinte de nuances qui le rendent captivant. Quant à Linh-Dan Pham, elle surprend dans un registre rarement exploré, ajoutant une profondeur supplémentaire à ce tableau de destins abîmés.
Si la force du film réside dans ses personnages, son principal défaut se trouve dans l’écriture des dialogues. Adapté de son propre roman, Belvaux peine parfois à transposer la richesse littéraire sur grand écran. Certaines répliques, trop soignées ou trop écrites, sonnent artificielles. Cette distance empêche parfois les acteurs de donner à leurs personnages toute la spontanéité nécessaire. Ce choix stylistique n’est pas sans cohérence : il correspond à la volonté du réalisateur de traiter la matière humaine avec gravité et sérieux. Mais dans un film où l’intensité émotionnelle devrait primer, cette sur-littérarité peut ralentir le rythme et créer un effet de décalage.
Visuellement, Les Tourmentés frappe par la précision de sa mise en scène. Belvaux filme la chasse et ses à-côtés avec une retenue qui contraste avec le sujet. Les paysages deviennent le miroir intérieur des personnages : vastes, froids, souvent désolés. L’image traduit la lutte entre ténèbres et lueur d’espoir, entre destruction et possible renaissance. Les flashbacks et projections imaginaires, disséminés tout au long du récit, ajoutent une dimension quasi onirique. Ils permettent de mieux comprendre les traumatismes des personnages tout en brouillant parfois volontairement la frontière entre réalité et fantasme.
Cette approche donne au film une tonalité singulière, à mi-chemin entre drame psychologique et fable morale. Le film souffre d’un rythme inégal. Après un début prometteur, la tension se dilue par moments dans des dialogues explicatifs ou des détours narratifs qui peinent à garder l’attention. La chasse à l’homme promise finit par s’estomper, remplacée par une méditation sur l’amour, la mort, l’argent et la loyauté. Pourtant, malgré ces longueurs, Les Tourmentés garde une intensité souterraine. La tension ne vient pas tant de la peur de voir un personnage mourir que de l’attente de ce qu’il va révéler de lui-même.
Chaque protagoniste cache une part d’ombre et de lumière, et c’est cette ambivalence qui donne au film son intérêt. Au-delà de son intrigue, Les Tourmentés interroge des questions universelles : combien vaut une vie humaine ? Jusqu’où peut aller le pouvoir de l’argent ? Quelles traces la guerre laisse-t-elle dans les âmes ? À travers Skender, Belvaux met en avant le poids du traumatisme et la difficulté de trouver une place dans une société qui n’offre pas de seconde chance aux abîmés. Le film explore aussi les liens entre les êtres : l’amitié, la loyauté, la dépendance affective. Aucun personnage n’est totalement innocent ni totalement monstrueux. Cette complexité rend leurs parcours plus crédibles et empêche le film de tomber dans la facilité.
En sortant de la salle, je garde en mémoire un film imparfait mais marquant. Imparfait, parce que certains dialogues trop littéraires et une narration inégale nuisent à la fluidité. Mais marquant, car la sincérité de Lucas Belvaux transparaît à chaque instant. Il aime ses personnages, même les plus sombres, et il les filme avec une attention qui force le respect. Les Tourmentés ne ressemble pas à un thriller classique. C’est un drame psychologique où la chasse à l’homme n’est qu’un prétexte pour parler de douleur, de rédemption et d’humanité. Ceux qui accepteront cette proposition y trouveront une œuvre singulière, habitée par des interprétations solides, notamment Ramzy Bedia et Linh-Dan Pham.
Note : 7/10. En bref, Les Tourmentés n’est pas un film de chasse à l’homme comme les autres. Lucas Belvaux préfère interroger les cicatrices invisibles plutôt que de montrer les balles. Parfois maladroit, souvent bouleversant, ce long-métrage mérite d’être vu pour ce qu’il raconte des failles humaines et de la possibilité, même fragile, de trouver un chemin vers la lumière.
Sorti le 17 septembre 2025 au cinéma
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