Critique Ciné : Morlaix (2026)

Critique Ciné : Morlaix (2026)

Morlaix // De Jaime Rosales. Avec Samuel Kircher, Mélanie Thierry et Alex Brendemühl.

 

Le cinéaste catalan Jaime Rosales, fidèle à son goût pour l’expérimentation, signe avec Morlaix une œuvre contemplative qui joue avec les formes et les récits, mais qui, malgré de belles idées, peine à maintenir l’attention sur toute sa durée. L’histoire s’ancre dans la petite ville bretonne de Morlaix, dominée par son imposant viaduc. Le décor, filmé avec insistance, devient presque un personnage. Rosales capture le souffle du vent, les façades humides, les sons minuscules du quotidien comme s’il voulait figer le temps. Dès l’ouverture, on découvre Gwen, 18 ans, et son frère Hugo, encore préadolescent. Leur mère vient de mourir, les laissant seuls face à une douleur qui semble trop grande pour leur âge. 

 

Jeune lycéenne marquée par le récent décès de sa mère, Gwen passe son temps avec sa bande d'amis, dont son amoureux Thomas, apprenti boulanger. Lorsque Jean-Luc, étudiant parisien aux allures d'artiste, emménage dans le coin, Gwen ne cache pas son trouble, comme si un choix de vie décisif s'offrait à elle. Un jour, elle découvre au cinéma un film qui semble inexplicablement s'inspirer de sa propre vie. Y trouvera-t-elle les réponses qu'elle cherche ?

 

Le film épouse ce deuil en noir et blanc, avec un format strict qui accentue la froideur et la solitude. Puis, à l’arrivée de Jean-Luc, un adolescent venu de Paris, l’image bascule en couleur – mais des couleurs délavées, presque ternes – marquant à la fois un retour à la vie et une mélancolie persistante. Rosales s’attarde sur les choix de jeunesse : étudier, aimer, partir ou rester. Gwen vit une relation flottante avec Thomas, tandis que l’ombre magnétique de Jean-Luc bouleverse ses certitudes. Le triangle amoureux est classique, mais le réalisateur lui ajoute une dimension plus abstraite : il ne s’agit pas seulement de relations sentimentales, mais de la manière dont chaque décision peut orienter toute une existence.

 

Le problème, c’est que ces interrogations se traduisent par de longs dialogues où les adolescents débattent d’amour idéal, de mort, de religion ou de suicide. Entendre des jeunes parler d’« amour courtois » ou de foi protectrice peut surprendre. Dans certains plans fixes, l’intention est claire : figer un instant de pensée, montrer une génération en train de réfléchir à ce qu’elle veut devenir. Mais dans les faits, ces séquences s’étirent jusqu’à frôler la répétition. L’idée est forte, l’exécution lasse parfois. Le passage le plus marquant du film survient lorsque les personnages vont au cinéma du village et découvrent… un autre film intitulé Morlaix, qui raconte exactement leur propre histoire. 

 

Les mêmes prénoms, les mêmes situations, les mêmes dilemmes. Le trouble est immédiat, autant pour eux que pour le spectateur. Cette mise en abyme ouvre une piste fascinante : et si leur destin était déjà écrit ? Rosales pousse le concept plus loin en proposant deux fins différentes à cette « autre version », toutes deux tragiques, mais avec des victimes distinctes. Ce jeu avec les possibles rappelle que la vie ne tient qu’à un fil, qu’un choix peut tout changer. C’est sans doute la trouvaille la plus stimulante du film, même si elle arrive un peu tard dans le récit pour relancer véritablement l’intérêt. Comme à son habitude, Jaime Rosales expérimente avec la forme. 

 

Le noir et blanc accompagne le deuil, le passage à la couleur signale une ouverture vers l’avenir, et le format de l’image change selon les époques. Le réalisateur intercale également des photos fixes : un visage en suspens, un regard lointain, une pensée figée. L’idée est de capturer ces fragments d’existence qui échappent au temps. Ces choix esthétiques créent des moments de pure beauté, mais aussi des ruptures de rythme. À force de ralentir, de s’attarder, de privilégier le silence, le film se rapproche parfois de la contemplation muséale. On se surprend à admirer la composition d’un plan, mais on décroche du récit.

 

Le jeu d’Aminthe Audiard, qui incarne Gwen, repose sur une retenue extrême. Ses gestes sont rares, sa tristesse s’exprime dans une épaule voûtée, une respiration coupée, une demi-sourire qui s’éteint aussitôt. C’est minimaliste, crédible, mais parfois épuisant à suivre : le spectateur doit interpréter chaque silence comme un événement. Les personnages masculins, en revanche, semblent moins construits. Thomas existe surtout comme contrepoint, et Jean-Luc incarne le cliché du jeune Parisien charismatique, vêtu de vintage et persuadé que l’art peut donner un sens à sa vie. L’antagoniste échappe un peu à cette vacuité, mais globalement, ce sont les figures féminines qui portent l’essentiel du récit.

 

En sortant de la salle, une impression persiste : Morlaix est une expérimentation riche en intentions mais inégale dans ses effets. Les thèmes sont universels – le deuil, l’amour, les choix de jeunesse – mais leur traitement, volontairement lent et intellectuel, risque de perdre une partie du public. Il y a de vraies fulgurances : l’idée du film dans le film, la bascule entre noir et blanc et couleur, les plans fixes qui ressemblent à des souvenirs. Mais il y a aussi des passages interminables, des dialogues qui tournent en rond et un sentiment diffus que l’expérience, aussi ambitieuse soit-elle, ne parvient pas toujours à accrocher émotionnellement. Jaime Rosales propose un cinéma qui ne cherche pas à séduire, mais à interroger. 

 

Note : 4/10. En bref, pour certains spectateurs, ce sera une aventure passionnante ; pour d’autres, une épreuve monotone. Pour ma part, j’ai trouvé l’idée forte, l’approche visuelle audacieuse, mais le film m’a laissé à distance. Morlaix intrigue, mais peine à captiver.

Sorti le 15 avril 2026 au cinéma

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