Critique Ciné : Un monde merveilleux (2025)

Critique Ciné : Un monde merveilleux (2025)

Un monde merveilleux // De Giulio Callegari. Avec Blanche Gardin, Angélique Flaugère et Laly Mercier.

 

Le cinéma français s’aventure rarement sur le terrain de la science-fiction, encore moins lorsqu’il s’agit de le croiser avec la comédie. Avec Un monde merveilleux, Giulio Callegari signe son premier long-métrage et ose un pari risqué : rire des dérives possibles d’un futur où les robots ont envahi le quotidien. Ce film, porté par Blanche Gardin, mélange satire sociale, absurde et dystopie légère. Le résultat, imparfait mais attachant, interroge autant qu’il divertit. L’histoire se déroule dans un futur proche, où la technologie a franchi une nouvelle étape : les robots domestiques sont partout.

 

Dans un futur un peu trop proche où les humains dépendent des robots, Max, une ancienne prof réfractaire à la technologie, vivote avec sa fille grâce à des petites combines. Elle a un plan : kidnapper un robot dernier cri pour le revendre en pièces détachées. Mais tout dérape. Flanquée de ce robot qui l’exaspère, elle s’embarque dans une course-poursuite pour retrouver sa fille et prouver qu’il reste un peu d’humanité dans ce monde.

 

Ces machines assistent les humains, parfois maladroitement, parfois avec trop de zèle, jusqu’à s’infiltrer dans la vie la plus banale. Dans ce monde, Max (interprétée par Blanche Gardin), ancienne professeure désabusée et farouchement anti-tech, tente de survivre en bricolant des combines douteuses. Sa vie bascule lorsqu’elle perd la garde de sa fille et se retrouve embarquée malgré elle dans une aventure improbable avec un vieux robot obsolète, T-O. Ce duo improbable — une femme cynique et un automate trop serviable — donne naissance à un road trip à la fois burlesque et mélancolique. Entre petites arnaques, répliques acides et maladresses robotiques, l’intrigue suit les rebondissements d’une quête de rédemption maternelle. 

 

Rien de révolutionnaire dans la structure : une mère, une fille, un compagnon inattendu et un parcours initiatique. Mais ce canevas classique est utilisé pour poser un regard caustique sur l’époque actuelle et nos rapports à la technologie. Impossible de parler d’Un monde merveilleux sans évoquer la performance de Blanche Gardin. Fidèle à son humour grinçant et à son style cash, l’actrice campe une héroïne qui crache son sarcasme face à une société trop connectée. Ses dialogues, souvent cinglants, donnent une véritable énergie au récit. Certes, elle reste dans un registre familier, proche de celui de ses spectacles ou d’autres rôles au cinéma, mais son jeu fonctionne parfaitement dans ce contexte dystopique.

 

Face à elle, le robot T-O (interprété par Angélique Flaugère sous le costume) surprend par sa maladresse poétique. Ce personnage aurait pu sombrer dans le ridicule ; au contraire, il dégage une tendresse inattendue. Le contraste entre la dureté de Max et la naïveté presque enfantine de T-O crée une dynamique qui maintient l’attention. La relation entre les deux évolue au fil du film, passant du rejet à une complicité fragile. Giulio Callegari ne cherche pas à concurrencer Hollywood sur le terrain de la science-fiction spectaculaire. Ici, pas de mégalopoles futuristes ni d’effets spéciaux tonitruants. L’univers ressemble davantage à un futur IKEA usé, à moitié fonctionnel. 

 

Les robots ne sont pas parfaits ; ils grincent, buggent, se trompent. C’est précisément ce qui rend le film crédible : cette vision d’un futur proche ressemble moins à un rêve high-tech qu’à une réalité bricolée, où la technologie n’est pas toujours à la hauteur de ses promesses. Cette approche nourrit la dimension satirique. Le film questionne la dépendance aux machines et la perte d’autonomie des humains, sans se départir d’un ton comique. La mise en scène multiplie les situations absurdes : conversations de bistrot envahies par des robots, malentendus causés par des assistants trop zélés, instants de panique liés à des systèmes supposés simplifier la vie. Le rire naît souvent de ce décalage entre l’omniprésence technologique et l’imperfection humaine.

 

Avec des moyens limités, Callegari parvient à installer une atmosphère visuelle singulière. Les décors oscillent entre le terne et le clinquant, comme si le futur avait été monté à la va-vite par des designers fatigués. L’éclairage joue un rôle important : bleu glacé pour l’isolement, jaune sale pour les instants d’espoir bancal. Ces choix traduisent l’état d’esprit des personnages mieux que certains dialogues. La bande-son, signée Roscius, se montre discrète. Quelques nappes électro accompagnent les scènes sans jamais écraser l’action. Ce minimalisme renforce l’intimité de certaines séquences, où le silence et les bruitages mécaniques créent une tension douce-amère.

 

L’une des forces, mais aussi l’une des limites d’Un monde merveilleux, réside dans son mélange des genres. La comédie sociale se heurte à la dystopie, l’absurde croise le tendre. Par moments, cette hybridité fonctionne parfaitement, notamment dans les échanges entre Max et T-O, où l’humour mordant se teinte d’une émotion inattendue. À d’autres instants, le film semble hésiter : satire ou drame ? burlesque ou critique sociale ? Ce flottement peut donner une impression d’inachevé, comme si le récit n’assumait pas totalement ses choix. Le scénario, malgré son efficacité, reste assez mince. Certaines pistes sont effleurées sans être exploitées : la relation entre Max et sa fille, par exemple, aurait mérité plus de profondeur. 

 

De même, le message sur la dépendance aux technologies reste volontairement flou. Certains spectateurs apprécieront cette subtilité ; d’autres y verront un manque de clarté. Là où le film surprend, c’est dans son approche de l’intelligence artificielle. Plutôt que d’agiter le spectre de la domination robotique, Un monde merveilleux préfère souligner les contradictions humaines face à ces outils. Max rejette la technologie mais finit par trouver un allié inattendu dans un robot. T-O, censé être une machine, devient paradoxalement le personnage le plus « humain » du récit. Le film ne cherche pas à moraliser. Il n’y a pas de discours appuyé sur le bien ou le mal de l’IA. 

 

Tout est dans la nuance : la technologie peut aliéner, mais elle peut aussi surprendre. Ce positionnement rend la comédie plus universelle, moins enfermée dans une dénonciation caricaturale. Un monde merveilleux n’est pas un uppercut à la Black Mirror, et ne prétend pas l’être. C’est une comédie française qui bricole avec ses moyens et trouve son charme dans ce décalage. Giulio Callegari n’évite pas certains clichés, mais il les détourne avec un humour acide. Son film ne révolutionne pas la dystopie, mais il apporte une respiration originale dans le paysage cinématographique français. Au final, cette œuvre séduit par sa sincérité. Les dialogues acérés, le duo improbable Gardin/robot et la mise en scène expressive compensent largement les faiblesses du scénario. 

 

Avec une durée resserrée (1h18), le film ne laisse pas le temps de s’ennuyer. Un monde merveilleux explore avec humour et ironie un futur où les humains ont laissé les robots envahir leur quotidien. Porté par une Blanche Gardin en pleine forme et par un robot étonnamment touchant, le film questionne la place de l’intelligence artificielle sans se prendre trop au sérieux. Certes, l’ensemble manque parfois de profondeur et d’originalité. Mais son audace, son ton caustique et sa tendresse inattendue en font une proposition singulière, une curiosité à découvrir. Dans un paysage cinématographique souvent frileux, ce premier film a le mérite d’oser. Et rien que pour cela, il mérite le détour.

 

Note : 6.5/10. En bref, Un monde merveilleux n’est pas un uppercut à la Black Mirror, et ne prétend pas l’être. C’est une comédie française qui bricole avec ses moyens et trouve son charme dans ce décalage.

Sorti le 7 mai 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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