15 Septembre 2025
Les Mortes intrigue par la promesse d’un univers singulier. Adaptée du roman de Jorge Ibargüengoitia, lui-même inspiré d’un fait divers mexicain des années 60, la mini-série de six épisodes prend un matériau brûlant et le transforme en satire grinçante. On y suit deux sœurs, Serafina et Arcángela Baladro, dont la trajectoire les conduit de la gestion d’un bordel à une spirale de crimes sordides. Dès le premier épisode, j’ai été frappé par la manière dont la série choisit de raconter son histoire. Plutôt que de plonger immédiatement dans l’horreur, elle s’amuse à présenter ses héroïnes sous un jour presque banal.
L'histoire des sœurs Baladro, patronnes d'une chaîne de maisons closes et tueuses sans pitié dans le Mexique des années 60. Une série inspirée du roman de Jorge Ibargüengoitia.
Une querelle amoureuse, une vengeance un peu ridicule, des dialogues teintés d’humour noir : on ne devine pas encore les criminelles impitoyables qu’elles deviendront. Ce décalage fonctionne, il désoriente et crée un effet de surprise qui donne envie de poursuivre. Mais cette audace initiale finit par se retourner contre la série. Car au fil des épisodes, le rythme s’étire. Certaines intrigues semblent rallongées artificiellement, comme si la durée devait être tenue coûte que coûte. La tension se dilue et, malgré des scènes marquantes, l’ensemble perd de sa force. Ce n’est pas tant l’histoire qui pose problème que la façon dont elle est étalée. Il y a des moments où l’on sent que tout pourrait être dit en moitié moins de temps, sans rien sacrifier.
Cela n’empêche pas la série de rester fascinante par son esthétique. Les décors plongent dans un Mexique des années 60 où se côtoient faste et misère. Les maisons closes richement ornées contrastent avec la pauvreté criante des travailleuses, créant un tableau social saisissant. Cette mise en scène soigneuse se double d’un choix musical ironique : des tangos et airs populaires viennent accompagner la violence, rendant les scènes encore plus dérangeantes. C’est sans doute l’une des plus grandes réussites de Les Mortes : donner à voir un monde grotesque et cruel, où la beauté visuelle souligne l’horreur morale. Mais ce qui tient la série debout, ce sont surtout les interprétations.
Paulina Gaitán et Arcelia Ramírez incarnent Serafina et Arcángela avec une intensité qui empêche de les réduire à des caricatures. Elles sont tour à tour touchantes, cruelles, pathétiques, autoritaires. Leur duo crée une dynamique imprévisible, et c’est sans doute grâce à elles que j’ai continué à regarder même quand le récit me paraissait s’enliser. Elles réussissent à faire exister des personnages qui auraient pu n’être que des monstres en les teintant d’humanité, ce qui ne les absout pas, mais complique notre regard. Ce double mouvement – caricature et profondeur – traverse toute la série. Beaucoup de personnages secondaires sont traités comme des figures grotesques : le militaire corrompu, l’amant lâche, le journaliste trop naïf.
On pourrait reprocher à Estrada de forcer le trait, mais ce choix renvoie à une logique de satire. Il exagère pour mieux révéler, il grossit pour pointer du doigt. Tout le propos politique de Les Mortes repose là-dessus : montrer que la violence des Baladro n’est pas un accident isolé, mais le produit d’un système corrompu où les plus vulnérables paient toujours le prix fort. En ce sens, la série n’est pas seulement un drame criminel. Elle agit aussi comme un miroir social. Derrière les meurtres et les excès, elle raconte l’abandon des prostituées par une société qui les condamne et les exploite tout à la fois. Ces femmes apparaissent comme les vraies victimes, prises entre des patronnes impitoyables et un pouvoir public totalement complice.
C’est là que la série trouve sa résonance contemporaine : cette brutalité, même transposée dans les années 60, reste tristement actuelle. Pour autant, Les Mortes n’est jamais univoque. Elle navigue sans cesse entre ironie et tragédie. Certaines scènes flirtent avec la comédie absurde, presque burlesque, avant de basculer brutalement dans l’horreur. Ce mélange de genres crée une expérience instable, parfois frustrante. J’ai souvent eu l’impression que la série hésitait entre plusieurs voies : fallait-il privilégier le polar classique, la satire politique, ou le drame psychologique ? Au lieu de trancher, elle garde tout, quitte à perdre en cohésion. Le dernier épisode illustre parfaitement cette ambiguïté. Le ton devient presque théâtral, comme une farce tragique jouée en surenchère.
Certains y verront une manière de clore l’histoire en restant fidèle à la veine satirique, d’autres regretteront une conclusion trop spectaculaire pour être vraiment émouvante. J’ai trouvé ce choix intéressant mais pas totalement convaincant : il donne du style, mais il laisse une impression de distance qui empêche de ressentir pleinement la chute des personnages. Au terme de ces six épisodes, ce que je retiens de Les Mortes n’est pas une intrigue parfaitement ficelée, mais une atmosphère. Une atmosphère de chaos, de cynisme, où la frontière entre bourreaux et victimes s’efface. La série échoue parfois à maintenir le cap, mais elle réussit à troubler, à déranger, à provoquer des questionnements sur la violence, la corruption et le rôle des institutions.
En sortant de ce visionnage, je ne parlerais pas d’un chef-d’œuvre ni d’une déception totale. C’est une œuvre inégale, mais audacieuse, qui prend des risques narratifs et stylistiques que peu de séries osent assumer. Ceux qui cherchent un récit fluide et cohérent risquent de décrocher, mais ceux qui acceptent les aspérités trouveront matière à réflexion. Les Mortes n’offre pas le confort d’un polar calibré. Elle préfère bousculer, dérouter, parfois agacer. Et c’est sans doute ce qui fait, malgré ses défauts, sa véritable singularité.
Note : 6/10. En bref, une œuvre inégale, mais audacieuse, qui prend des risques narratifs et stylistiques que peu de séries osent assumer.
Disponible sur Netflix
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