22 Novembre 2025
Au Rythme de Vera // De Ido Fluk. Avec Mala Emde, John Magaro et Michael Chernus.
Dans la jungle des biopics musicaux, Au rythme de Vera a un positionnement singulier : il ne raconte ni la vie d’une star, ni la montée en puissance d’un génie oublié, mais l’aventure d’une adolescente qui s’est retrouvée, presque par accident, à organiser l’un des concerts les plus marquants de l’histoire du jazz. Le film suit Vera Brandes, 18 ans, motivée, culottée, un peu inconsciente aussi, qui s'obstine à monter un événement autour de Keith Jarrett à Cologne en 1975. Sur le papier, ce point de vue est intéressant. L’idée de braquer les projecteurs sur une gamine qui n’avait ni l’âge, ni l’expérience, ni l’appui familial pour prétendre à un tel exploit permettait un film nerveux, humain, presque intime.
En 1975, Vera Brandes, une jeune femme ambitieuse de 18 ans, va défier les conventions, s’opposer à ses parents et prendre tous les risques pour réaliser son rêve : organiser un concert de Keith Jarrett à l’Opéra de Cologne. Son audace et sa détermination vont donner naissance à un des enregistrements mythiques du XXe siècle : The Köln Concert.
Dans les faits, Au rythme de Vera trouve un certain souffle dans cette énergie adolescente, mais peine à l’exploiter pleinement. Ce qui frappe d'abord, c’est le moteur principal du film : Vera. Mala Emde lui donne une présence solide, habitée, parfois fragile, souvent enthousiaste. Je n’avais jamais entendu parler de la vraie Vera Brandes, et le film fait en sorte que cela ne soit pas un problème. Il présente une gamine qui jongle entre un père qui voudrait en faire une dentiste, une mère plus permissive, un frère qui l’agace autant qu’il l’admire, et une bande d’amis qui gravitent autour de ses projets. Le problème, c’est que cette galerie de personnages existe davantage comme décor que comme éléments narratifs qui enrichiraient réellement le parcours de Vera.
Le film les survole, les met en place, puis les laisse là. On sent qu’il y aurait matière à creuser, mais le scénario préfère avancer sans s’arrêter. Résultat : l’émancipation de Vera fonctionne comme idée, mais manque un peu de chair. L’un des éléments les plus surprenants — voire déstabilisants — du film, c’est l’absence totale des véritables performances de Keith Jarrett. Impossible d’utiliser ses enregistrements, impossible de montrer réellement le concert, impossible même d’en faire entendre quelques notes. Pour un film qui tourne autour de l’un des événements les plus mythiques du piano jazz, ça crée forcément un manque. Le long-métrage tente de contourner cette absence avec d’autres morceaux des années 70 et quelques compositions dans l’esprit de Jarrett.
L’intention est compréhensible, mais ça reste une rustine. Sans la musique de Jarrett, l’impact dramatique du projet perd en intensité. C’est comme raconter un exploit sportif en floutant l’action finale : on comprend ce qui se joue, mais on ne le ressent jamais vraiment. John Magaro incarne Keith Jarrett, mais le film peine à lui donner une place claire. Il est là, mais jamais vraiment présent. On aperçoit son tempérament changeant, son épuisement, ses douleurs de dos, ses doutes, mais tout cela reste à distance. Le film préfère rester collé à Vera, ce qui n’est pas un choix absurde en soi, mais prive le récit d’une dimension plus profonde. Pour un artiste dont la légende repose sur son rapport au geste improvisé, au risque, au moment, il y avait matière à construire un personnage complexe.
Ici, Jarrett ressemble plutôt à un obstacle mobile sur la route de l’héroïne : un homme fatigué qu’il faut convaincre, encore et encore, jusqu’à ce qu’il accepte de monter sur scène. Cela fonctionne dans une logique dramatique simple, mais pas vraiment dans celle du portrait. Le film se permet plusieurs ruptures de ton : un journaliste qui parle face caméra, des freezes frames, des flashbacks, des notes ironiques, des petites touches méta. Ça donne parfois un rythme sympathique. Par moments, ça dynamise l’ensemble. Mais l’accumulation finit par créer un effet étrange : l’histoire de Vera, assez forte en elle-même, semble noyée dans des artifices de mise en scène.
Le passage où le film suit un journaliste sur les routes pour approcher Jarrett sort pratiquement de nulle part. On dirait une parenthèse issue d’un autre film, plus contemplatif, plus bavard. C’est intéressant, mais ça casse l’élan de la trajectoire principale. Comme beaucoup, j’attendais le fameux concert. Même en sachant que le film ne disposait pas de la musique originale, je pensais qu’il trouverait un moyen de faire sentir la montée de tension, le moment où tout bascule, l’instant où la légende se construit. Le réalisateur choisit l’ellipse. Le concert, celui que tout le monde connaît au moins de nom, n’est jamais montré. Il existe, mais en hors champ.
Sur le principe, je respecte l’idée : éviter la reconstitution bancale, préserver l’aura de ce qui s’est passé ce soir-là. Dans les faits, l’absence laisse surtout un goût incomplet. Quand on arrive au bout de cette aventure, on aimerait sentir ce pour quoi Vera s’est battue pendant tout le film. Si le film peine à tenir toutes ses promesses, il ne manque pas d’atouts. L’évocation des années 70 est convaincante sans virer au cliché. Les décors, la lumière, les fringues, tout respire cette période sans insister lourdement. Le portrait d’une Allemagne qui commence à se libérer de son carcan moral se dessine en filigrane, surtout à travers Vera, qui incarne une nouvelle génération moins écrasée par le passé.
Le rythme général, même s’il connaît des baisses de tension, reste vivant. La course permanente de Vera donne son titre au film, et cette énergie-là passe bien. Au rythme de Vera n’est ni un raté ni un grand biopic. C’est un film qui navigue entre plusieurs envies : raconter un événement historique, dresser le portrait d’une adolescente hors norme, évoquer un moment clé de l’histoire du jazz… mais qui finit par se disperser. Je n’avais aucune attache particulière à cette histoire, mais j’ai trouvé dans le parcours de Vera quelque chose de touchant. Sa ténacité, sa naïveté parfois, sa façon de tenir tête à des adultes persuadés qu’elle n’est qu’une gamine, tout cela donne au film un fond sincère.
Note : 5/10. En bref, Au rythme de Vera n’est ni un raté ni un grand biopic. C’est un film qui navigue entre plusieurs envies : raconter un événement historique, dresser le portrait d’une adolescente hors norme, évoquer un moment clé de l’histoire du jazz… mais qui finit par se disperser.
Sorti le 25 juin 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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