Critique Ciné : Baramulla (2025, Netflix)

Critique Ciné : Baramulla (2025, Netflix)

Baramulla // De Aditya Suhas Jambhale. Avec Ashwini Koul, Mir Sarwar et Vikas Shukla.

 

Il y a des films qui démarrent fort, posent une atmosphère, une tension, et laissent espérer un grand moment de cinéma. Baramulla, réalisé par Aditya Suhas Jambhale et produit par Aditya Dhar, fait partie de ceux-là — du moins pendant sa première demi-heure. Tout semble en place : un flic au passé trouble, une série d’enlèvements d’enfants dans un village du Cachemire, des indices étranges, une ambiance brumeuse. Et puis, peu à peu, tout se délite. Le film qui promettait un suspense à la hauteur de ses décors finit par s’enliser dans un mélange confus de drame politique, de surnaturel maladroit et de discours appuyé.

 

En enquêtant sur des enlèvements d'enfants, un policier révèle des secrets effrayants alors que des événements surnaturels menacent sa famille et la paisible ville de Baramulla.

 

Dès les premières minutes, Baramulla attrape l’attention. Un magicien de rue fait disparaître un enfant sous les yeux d’une foule médusée. Ce qui ressemble à un simple tour tourne vite au cauchemar. Le garçon ne revient pas. La disparition est réelle. C’est à ce moment que débarque Ridwaan Sayyed, incarné par Manav Kaul, dans l’uniforme d’un policier au regard fatigué. Muté de Jammu à Baramulla, il arrive avec sa femme, Gulnaar, et leurs deux enfants, Noorie et Ayaan. Le ton est donné : un père hanté par son passé, une famille qui essaie de se reconstruire, et un nouveau poste qui va tout bouleverser. Les premières séquences sont efficaces. 

 

L’atmosphère du Cachemire est filmée avec justesse : la brume, les vieilles maisons en bois, les montagnes au loin. On sent la peur sourde qui traverse les habitants. Jambhale pose un vrai décor de thriller : un policier qui enquête sur un enlèvement, un suspect ambigu, des rumeurs de fantômes et un village figé dans le silence. Mais très vite, le film change de ton. Le suspense réaliste du début laisse place à un film d’horreur mystique où les fleurs blanches, les ombres dans les couloirs et les portes qui grincent prennent le dessus. Ce glissement vers le fantastique aurait pu être passionnant, s’il ne donnait pas l’impression d’un scénario qui ne sait plus où aller. 

 

Jambhale introduit des éléments surnaturels sans véritable logique interne : des bruits étranges, un chien qui aboie dans le vide, un serviteur qui parle à une pièce vide. Tout cela est censé intriguer, mais finit par lasser. Les codes du film d’horreur sont utilisés mécaniquement — jump scares prévisibles, ralentis, visions floues — sans la tension nécessaire pour créer la peur ou même un vrai malaise. C’est dommage, car derrière ces effets se cachait un sujet fort : la mémoire du Cachemire, les traumatismes de son histoire, et le poids de la religion dans les fractures humaines. Mais Baramulla préfère l’esbroufe à la profondeur. Dans son dernier acte, Baramulla révèle enfin ses cartes. 

 

Les fantômes qui hantent les lieux ne sont pas des esprits quelconques : ce sont les âmes des Pandits cachemiris massacrés ou exilés lors de la tragédie de 1989-1990. L’idée est puissante sur le papier. Le réalisateur semble vouloir corriger la vision caricaturale laissée par The Kashmir Files, en prônant la réconciliation plutôt que la haine. Il tente de montrer que la douleur appartient à tous, et que les démons du passé ne se chassent pas à coups de slogans. Mais là encore, le propos s’effondre sous le poids de la mise en scène. Jambhale veut dire beaucoup trop de choses à la fois : dénoncer les violences, défendre l’unité, critiquer les extrémismes, tout en gardant un fil narratif de thriller.


Résultat : un final agité, bruyant, presque hystérique, où la caméra virevolte comme possédée. Les intentions sont nobles, mais le ton devient si appuyé qu’il perd en sincérité. Manav Kaul reste impeccable, comme toujours, dans la peau de Ridwaan : ce flic brisé, plus sensible qu’il ne veut le paraître, garde une intensité silencieuse. Mais même son jeu solide ne suffit pas à sauver un personnage écrit trop sommairement. Sa culpabilité, son rapport complexe à la foi, son rôle de père absent… tout est effleuré, jamais creusé. Le lien avec sa fille Noorie aurait pu être le cœur du film. Il y a là une vraie douleur : celle d’une adolescente isolée, marquée par la peur, cherchant un regard paternel qui ne vient pas. 

 

Pourtant, cette relation, à peine esquissée, est bâclée dans les dernières minutes par une réconciliation forcée. Aucun moment d’intimité, aucun geste simple pour rétablir le lien — juste un dénouement précipité pour cocher la case “émotion”. Les personnages secondaires, eux, ne font que passer : la mère inquiète, les collègues de Ridwaan, le politicien corrompu. Tous sont là pour faire avancer l’intrigue, pas pour exister. Baramulla veut être à la fois un thriller policier, un film d’horreur surnaturel et un drame politique. Trois pistes fortes, mais incompatibles si elles ne sont pas maîtrisées. À force de vouloir tout dire, le film finit par ne plus rien raconter de cohérent. Les scènes d’enquête manquent de tension. Les passages surnaturels manquent d’émotion. 

 

Quant au message politique, il se transforme en sermon. On sent que le réalisateur veut réhabiliter une mémoire collective blessée, mais il le fait sans nuance, en multipliant les symboles grossiers et les dialogues explicatifs. Visuellement, certains plans frappent par leur beauté brute — le blanc d’une fleur dans la nuit, la lumière qui filtre à travers les arbres — mais ces fulgurances se perdent dans un récit trop bavard et trop lourd. Au fond, Baramulla avait tout pour devenir un film important. Il part d’un drame humain et collectif, tente d’y mêler le mystère, le deuil, la culpabilité. Mais son besoin de délivrer un message clair finit par étouffer son souffle de cinéma. 

 

Le film évoque les blessures du Cachemire, les esprits d’un passé qu’on n’enterre jamais vraiment, mais il ne parvient pas à leur donner vie autrement que par des effets de mise en scène. C’est une œuvre sincère dans ses intentions, mais désordonnée dans sa forme. À la fin, quand les fantômes s’effacent et que Ridwaan retrouve sa famille, il ne reste qu’un goût d’inachevé — celui d’un film qui a voulu tout embrasser, et qui n’a serré que du vent. Baramulla commence comme un vrai polar, se transforme en film de fantômes, et se termine comme un manifeste maladroit. L’idée de mêler enquête, horreur et mémoire politique était audacieuse, mais le résultat manque de direction. Seul Manav Kaul tire son épingle du jeu, donnant un peu de densité à un scénario qui s’effrite scène après scène.

 

Note : 4/10. En bref, C’est un film à la fois ambitieux et frustrant : il veut explorer la douleur d’un peuple, mais oublie de donner une âme à ses personnages. Un peu comme ces fleurs blanches qui reviennent tout au long du film — belles, fragiles, mais sans parfum.

Sorti le 7 novembre 2025 directement sur Netflix

 

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