Critique Ciné : Bonjour l’Asile (2025)

Critique Ciné : Bonjour l’Asile (2025)

Bonjour l’Asile // De Judith Davis. Avec Judith Davis, Claire Dumas et Maxence Tual.

 

Parler de Bonjour l’Asile revient à évoquer un film qui cherche beaucoup, tente énormément, mais se disperse au point de perdre son souffle. Judith Davis revient derrière et devant la caméra plusieurs années après Tout ce qu’il me reste de la révolution, et l’ambition de son nouveau long-métrage se ressent dès les premières minutes. Le cadre — un ancien hôpital psychiatrique transformé en espace alternatif, menacé par un couple d’entrepreneurs sans états d’âme — promet un terrain fertile pour une comédie sociale pleine d’énergie et de contradictions. 

 

Jeanne quitte quelques jours le stress de la vie urbaine pour aller voir sa grande amie Elisa, récemment installée à la campagne. Au cœur des bois voisins, un château abandonné devenu tiers-lieu, foisonne d’initiatives collectives. Elisa aimerait s'y investir, mais entre biberons et couches lavables, elle n'en a pas le temps. Jeanne, en militante des villes, n'y voit aucun intérêt. Quant à Amaury, promoteur en hôtellerie de luxe, le château, lui, il veut l'acheter. Tous trois convergent malgré eux vers ce lieu d’entraide et de subversion... Mais combien de temps cet asile d’aujourd’hui pourra-t-il résister à ce monde de fou ?

 

Mais ce terrain fertile se transforme rapidement en champ trop labouré, où chaque idée pousse sans vraiment pousser. Le film commence pourtant de manière assez plaisante. La satire des injonctions contemporaines — réussite personnelle, famille parfaite, consommation responsable, posture écologique irréprochable — trouve quelques scènes drôles, presque théâtrales. Judith Davis sait capter la nervosité d’une époque qui s’entête à mettre tout le monde sous pression. La ville, la campagne, le travail, la parentalité, tout devient motif d’anxiété et de comparaison permanente. 

 

Dans cette première partie, Bonjour l’Asile semble tenir quelque chose : un regard critique, parfois tendre, parfois grinçant, sur la manière dont chacun essaie de bricoler sa place au milieu d’un système qui pousse à bout. L’arrivée d’Elisa (Judith Davis), partie de Paris pour rejoindre son amie (Claire Dumas) installée en Bretagne dans une sorte d’autarcie modernisée, pose un décor riche : entre les illusions d’un mode de vie idyllique et les réalités du quotidien, l’écart n’a rien d’anodin. Le film trouve là une matière intéressante, presque intime. L’ancien asile devenu tiers-lieu accueille toute une galerie de personnages plus ou moins fantasques. Ce microcosme mélange l’esprit ZAD, l’utopie écologiste, la débrouille permanente et une certaine naïveté. 

 

On pense parfois à Problemos ou à des documentaires immersifs tant la frontière entre fiction et observation paraît mince. Ce lieu regorge d’idées de cinéma, et il aurait pu devenir un véritable moteur narratif. Mais à force de multiplier les silhouettes et les petites intrigues, le film finit par perdre son centre. La caricature prend le dessus, et l’exploration des contradictions de cette communauté alternative reste en surface. Le potentiel du cadre — un espace rempli de bonnes intentions mais rattrapé par ses limites — s’effrite peu à peu sous l’accumulation de sous-intrigues. C’est sans doute là que se situe la faille principale de Bonjour l’Asile. 

 

À force de vouloir traiter de féminisme, de charge mentale, de précarité, de capitalisme carnassier, de patriarcat, d’écologie, d’urbanité contre ruralité, de vie communautaire… plus rien n’a le temps d’exister pleinement. Le film passe d’un sujet à l’autre, parfois dans la même scène, comme si chaque idée méritait absolument un petit passage à l’écran. À travers cette accumulation, l’envie politique de la réalisatrice apparaît presque trop littérale. Le film semble vouloir “expliquer” plutôt que montrer, dénoncer plutôt que laisser sentir. Le discours devient appuyé, parfois même transparent, et finit par écraser la finesse qui aurait donné plus de force aux enjeux. 

 

Le résultat peut fatiguer : certaines scènes semblent servir un principe avant de servir le récit ou les personnages. Le choix d’acteurs et d’actrices essentiellement inconnus permet au film de conserver un certain naturel, et c’est une belle idée. Claire Dumas porte un rôle intéressant, nourri de vécu, et arrive à créer de vrais moments de sincérité. Nadir Legrand, dans le rôle de l’entrepreneur cupide, surprend par son engagement physique et son humour — même si le personnage, volontairement forcé, pousse parfois la caricature trop loin. D’autres interprètes donnent l’impression de composer avec un jeu hésitant ou un cadre de tournage un peu improvisé. L’énergie est là, mais la direction d’acteurs manque d’unité. 

 

Certaines scènes semblent sorties d’un théâtre amateur, d’autres cherchent un style documentaire, d’autres enfin relèvent d’un burlesque assumé. Ce mélange rend l’ensemble instable, comme si le film n’assumait pas totalement son propre ton. Le film surprend aussi par une mise en scène qui reste assez plate malgré la vitalité des situations. L’image manque de caractère, l’enchaînement des scènes donne parfois une impression de brouillon, et le rythme finit par ralentir, surtout dans une deuxième partie qui multiplie les détours. On sent l’énergie, on sent la conviction, mais la forme ne suit pas réellement le fond. Le résultat manque de liant, de respiration, de fluidité.

 

Bonjour l’Asile aurait pu être une comédie douce-amère sur celles et ceux qui cherchent un sens à leur vie dans un monde saturé de contradictions. Le film possède cette sympathie naturelle qui le rend attachant par moments. Il montre une époque déboussolée, où chaque individu tente de se réinventer sans savoir comment s’y prendre. Les intentions sont sincères, le regard parfois tendre, parfois moqueur, et cela produit de belles scènes isolées. Mais l’ensemble manque de cohérence. La dispersion scénaristique, la tendance à moraliser et le trop-plein de personnages empêchent le film d’atteindre sa promesse initiale. L’énergie ne suffit pas toujours à compenser les faiblesses de réalisation.

 

Bonjour l’Asile reste une œuvre curieuse, généreuse mais brouillonne, portée par un vrai désir de parler du monde contemporain mais handicapée par son envie de tout dire à la fois. Le film force parfois la sympathie, mais il finit par se perdre dans ses ambitions. Une comédie engagée qui cherche sa forme, cherche son rythme, et finit par laisser un goût d’inachevé malgré quelques scènes réussies et un casting investi.

 

Note : 5/10. En bref, Bonjour l’Asile reste une œuvre curieuse, généreuse mais brouillonne, portée par un vrai désir de parler du monde contemporain mais handicapée par son envie de tout dire à la fois. Le film force parfois la sympathie, mais il finit par se perdre dans ses ambitions. 

Sorti le 26 février 2025 au cinéma - Disponible en VOD et sur Canal+

 

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