19 Novembre 2025
Eleanor the Great // De Scarlett Johansson. Avec June Squibb, Erin Kellyman et Chiwetel Ejiofor.
Au premier abord, rien ne laisse imaginer que Eleanor the Great va toucher à des sujets aussi lourds que le deuil, la solitude, ou même l’appropriation d’une histoire traumatique. Et pourtant, derrière cette façade bien proprette, le film avance sur un terrain moral glissant avec une légèreté étonnante. Sur le papier, cette association paraît presque impossible. Sur l’écran, elle fonctionne… même si tout n’est pas parfaitement équilibré. Pour son premier passage derrière la caméra, Scarlett Johansson n’a pas choisi la voie de la radicalité. Contrairement à d’autres acteurs devenus réalisateurs qui déboulent avec des films coup-de-poing, elle opte ici pour un récit sage, calibré, presque trop bien rangé.
Eleanor Morgenstein est une femme de 94 ans pleine d’esprit et pétulante. Après une perte bouleversante, elle raconte une histoire qui prend un tournant dangereux.
La mise en scène ne cherche pas à impressionner, les plans sont simples, parfois un peu trop, et l’ensemble garde une allure de comédie dramatique indépendante tout ce qu’il y a de plus classique. Mais si la forme reste modeste, le fond, lui, se révèle plus épineux. Au cœur du film, il y a Eleanor – incarnée par une June Squibb qui semble se téléporter directement entre la blague qui pique et la larme qui tremble. À 94 ans, elle porte le rôle comme si elle y avait grandi. Son personnage, une vieille dame au franc-parler impayable, vient de perdre la femme de sa vie. Et ce manque, ce vide, va la pousser à raconter quelque chose qu’elle n’a pas vécu : une histoire de déportation, empruntée à son épouse disparue. Pas par malveillance.
Pas par goût du drame. Simplement parce que c’est, pour elle, la seule façon de la ramener à la vie un instant. L’idée est forte. Et elle aurait pu faire dérailler le film dans quelque chose de très maladroit. Johansson décide de l’aborder par la tendresse, en refusant la condamnation frontale. Ce choix donne à Eleanor the Great un ton très particulier : le récit se promène sur un fil, oscillant entre humour, tristesse et malaise diffus. La réalisatrice ne tranche jamais totalement. Elle observe, laisse exister les contradictions et fait confiance au public pour naviguer dans cette zone grise. C’est sans doute là que le film trouve son souffle le plus intéressant.
La première demi-heure repose clairement sur son potentiel comique. Eleanor, fraîchement débarquée dans un groupe de survivants de la Shoah par simple erreur de porte, commence à raconter son histoire avec un aplomb déconcertant. C’est absurde, presque irréel, et parfois très drôle, parce que le personnage ne cherche jamais à tromper pour obtenir un avantage. Elle veut juste être là, parler, entendre sa voix résonner devant des gens. Exister autrement que dans son appartement silencieux. Si le film se contentait de rester dans cette veine, il garderait peut-être une cohérence globale plus solide. Sauf qu’il prend un virage plus dramatique au fur et à mesure que l’amitié entre Eleanor et une jeune journaliste de 19 ans (Erin Kellyman, lumineuse de sincérité) prend de l’importance.
Les deux femmes sont séparées par sept décennies mais partagent quelque chose de simple : un manque qui les ronge. L’une veut combler le vide de la mort. L’autre cherche encore sa place, sa voix, son histoire. Leur duo fonctionne sans forcer, grâce à une alchimie qui donne envie de croire à cette drôle de relation intergénérationnelle. Mais c’est aussi à partir de là que le film commence à se disperser. Il veut parler de deuil, de mémoire, de transmission, d’identité, d’amour, de mensonge, de vieillesse, de solitude… et parfois même de journalisme. Tout ça en moins de deux heures. Le résultat, c’est une œuvre attachante mais un peu trop éclatée, qui court après plusieurs thèmes à la fois.
Certains trouvent leur place, d’autres tombent un peu à côté ou restent survolés. Ce manque de focalisation rend l’ensemble légèrement bancal. À cela s’ajoute un classicisme formel qui bride parfois l’émotion. Johansson filme comme si elle voulait surtout éviter de déranger. Beaucoup de scènes semblent coincées dans une esthétique propre et sage, presque publicitaire, ce qui atténue la rugosité d’un sujet qui mériterait une approche plus brute. La photographie, notamment, manque de caractère. Elle enveloppe tout d’une lumière douce qui finit par neutraliser une partie de l’impact. Et pourtant, malgré ces limites, il est difficile de rester insensible à ce que le film raconte. Parce qu’Eleanor, avec ses défauts, ses mensonges et son humour à froid, existe vraiment à l’écran.
June Squibb lui donne une vérité immédiate, sans chercher à forcer le pathos. Elle fait rire, beaucoup. Mais elle serre aussi la gorge avec une simplicité qui désarme. Le film doit aussi beaucoup à Erin Kellyman, dont la fraîcheur et la retenue permettent à son personnage de ne jamais basculer dans la caricature de la jeune idéaliste brisée. Leur relation finit par porter le cœur du récit : deux êtres cabossés, qui se reconnaissent dans leur fêlure. Eleanor the Great n’est pas un film renversant. Il possède même des maladresses évidentes, des hésitations et une forme qui manque de relief. Mais il reste généreux, parfois très touchant, et surtout habité par un regard honnête sur la manière dont chacun navigue dans ses propres manques.
C’est un film qui creuse doucement, sans éclat, mais avec une sincérité réelle. Et même si tout ne fonctionne pas, certains moments restent ancrés longtemps après la séance. Eleanor n’est peut-être pas “great”, mais elle est profondément humaine. Et c’est exactement là que le film trouve son charme.
Note : 6/10. En bref, petite comédie douce-amère qui cache un sujet bien moins simple qu’il n’y paraît.
Sorti le 19 novembre 2025 au cinéma
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