19 Novembre 2025
Kika // De Alexe Poukine. Avec Manon Clavel, Ethelle Gonzalez Lardued et Makita Samba.
Alexe Poukine, qui a longtemps travaillé la réalité brute dans ses documentaires, signe avec Kika un récit hybride, entre chronique sociale, exploration intime et plongée dans un univers sexualisé que le cinéma aborde rarement sans sensationnalisme. Cette hésitation entre deux tons crée à la fois la force et la fragilité du film, porté par une actrice dont l’énergie maintient le récit debout même quand celui-ci dérive vers quelque chose de moins maîtrisé. Dès les premières minutes, Kika se présente comme un portrait limpide d’assistante sociale bruxelloise. Une femme engagée dans son travail, dans sa vie familiale, dans sa routine de mère et de compagne.
Alors qu’elle est enceinte, Kika perd brutalement l’homme qu’elle aime. Complètement fauchée, elle en vient à vendre ses petites culottes, avant de tenter sa chance dans un métier… déconcertant. Investie dans cette activité dont elle ignore à peu près tout, Kika entame sa remontée vers la lumière.
Manon Clavel la joue avec une sensibilité immédiate : un mélange de sérieux, d’humour spontané et de fatigue émotionnelle qui rappelle beaucoup de femmes d’aujourd’hui, prises entre leurs responsabilités et leurs propres manques. À ce moment-là, le film avance avec une aisance étonnante, presque joyeuse, malgré la dureté des situations que la jeune femme accompagne au quotidien. Puis tout se brise. Littéralement. Une rencontre imprévue dans une boutique de réparation de vélos déclenche un coup de foudre. Mais ce souffle d’air frais disparaît trop vite : David, cet homme auquel Kika s’attache, meurt soudainement d’un AVC.
Dans ce basculement brutal, le film révèle une autre facette : un portrait de femme qui tombe, qui se relève mal, qui refuse l’aide qu’on lui offre et plonge dans une zone trouble. Kika se retrouve sans argent, sans logement, enceinte, et rongée par un deuil impossible à digérer. C’est là que Kika change de peau. La chronique sociale laisse place à une errance où la réalité se déforme. L’héroïne finit par accepter un travail qui lui ouvre les portes du milieu BDSM. Pas par envie, mais parce qu’il ne reste rien d’autre. Le film aborde alors la sexualité sous un angle très particulier : non pas comme un objet de désir ou de provocation, mais comme un moyen de survivre à sa douleur.
Cette démarche aurait pu sombrer dans le glauque ou le vulgaire, mais Poukine garde un regard pudique. Les scènes sont filmées avec distance, presque comme des observations cliniques, sans chercher à exciter ni à moraliser. Ce glissement vers un univers fétichiste crée un contraste énorme avec la première partie. Le ton, auparavant léger et presque drôle, se densifie et perd un peu de sa fluidité. Le film se fragmente en petites scènes successives : sessions de domination, rencontres étranges, clients cassés par la vie, visages muets. Cette structure en mosaïque casse le rythme et affaiblit l’impact émotionnel qui s’était installé plus tôt. La cohérence du récit se délite, et le chemin intérieur de Kika devient plus difficile à suivre.
La mise en scène, elle, reste tendue et attentive. Poukine filme son actrice avec une proximité qui ne lâche jamais le fil, même dans les moments où le scénario semble se disperser. Le regard reste empathique, jamais jugeant, jamais satirique. C’est cette bienveillance qui permet au film de ne pas s’effondrer malgré ses choix abrupts. Le féminisme de Kika ne se pose jamais comme un discours martelé : il se glisse dans les failles, dans la manière dont Kika tente de rester maîtresse de son destin malgré son effondrement. Cette approche documentaire offre au film une authenticité indéniable, mais crée aussi un déséquilibre entre les deux grandes parties du récit.
Le quotidien d’avant, cadré, identifiable, solide, disparaît trop vite au profit d’une plongée dans un monde parallèle. L’évolution de Kika est crédible émotionnellement, mais l’écriture manque parfois d’air pour que cette transformation prenne toute sa force. Certains thèmes sont lancés puis abandonnés : la maternité, la relation avec l’ex-mari, le rapport à la mère, les pressions économiques, les illusions amoureuses. Tout se mélange au point de donner une impression de débordement. Pourtant, malgré ce sentiment de dispersion, Kika reste touchant. Principalement grâce à Manon Clavel, qui porte le film sans jamais forcer. Elle oscille entre candeur et gravité, entre colère et curiosité, et aborde la découverte du BDSM avec un mélange d’étonnement naïf et de courage nerveux.
Sa performance donne au personnage une humanité désarmante. À travers elle, même les pratiques les plus inconfortables deviennent des fragments d’histoire personnelle plutôt que de simples chocs visuels. Makita Samba, dans le rôle de David, apporte une douceur discrète mais essentielle, même si sa présence est fugace. Les autres acteurs, qu’ils jouent des clients, des collègues ou des proches, soutiennent cette dynamique sans jamais la parasiter. On sent que Poukine, habituée au réel, sait diriger des regards autant que des mots. D’un point de vue thématique, le film aborde tellement de sujets qu’il en perd en précision. Le deuil, la sexualité marginale, la misère économique, la violence extérieure et intérieure, le rapport à soi, la quête d’indépendance…
Tout se télescope. Certains spectateurs y verront un portrait de femme complexe. D’autres regretteront que tout ne s’imbrique pas avec plus de clarté. Personnellement, mon impression reste mitigée : l’audace du geste est évidente, mais l’écriture aurait gagné à mieux respirer, à laisser certains éléments s’installer au lieu de s’accumuler. En termes de mise en scène, le film garde une certaine tenue. Pas de sensationnalisme, pas de recherche du choc. Même les scènes les plus crues sont filmées avec retenue, presque comme si la réalisatrice s’excusait d’entrer dans l’intime. Cette pudeur peut frustrer ceux qui attendaient un traitement plus frontal du BDSM.
Mais elle évite à Kika de tomber dans la caricature. La fin, elle, ouvre plus de questions qu’elle n’en résout. Pas de grande scène de libération, pas de réponse précise à la douleur de Kika. Le film se clôt avec une impression de vie suspendue, comme si la réalisatrice avait voulu éviter toute morale préconstruite. Ce choix peut sembler frustrant, mais il s’accorde avec l’essence fragile du récit. En définitive, Kika ressemble à son héroïne : cabossé, hésitant, parfois déroutant, mais sincère. Le film n’est pas toujours cohérent, mais il cherche quelque chose de vrai. Quelque chose qui dépasse le débat sur le BDSM ou la prostitution. Kika se débat contre son chagrin, contre sa solitude, contre l’indifférence sociale.
Et même quand l’histoire s’éparpille, ce combat reste palpable. Pour celles et ceux qui aiment les portraits de femmes complexes, portés par une actrice investie, Kika mérite qu’on lui laisse sa chance. Pour celles et ceux qui cherchent un récit structuré ou un drame psychologique classique, l’expérience sera plus chaotique. Mais dans tous les cas, le film prouve qu’Alexe Poukine a une vraie voix de cinéma, encore en pleine transformation.
Note : 5.5/10. En bref, Kika d’Alexe Poukine esquisse un portrait de femme sincère et souvent touchant, mais finit par s’éparpiller dans trop de pistes à la fois, au point de perdre l’équilibre qui rendait son début si prometteur.
Sorti le 12 novembre 2025 au cinéma
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