23 Novembre 2025
Sally Bauer, à contre-courant // De Frida Kempff Avec Josefin Neldén, Mikkel Boe Folsgaard et Lisa Carlehed.
Avant de voir Sally Bauer, à contre-courant, je ne connaissais absolument pas cette nageuse suédoise. Son nom ne me disait rien, son histoire encore moins. La découverte s’est donc faite avec un regard totalement vierge, sans attente particulière. C’est souvent dans ces moments-là que le cinéma révèle des trajectoires oubliées, et celle-ci avait de quoi retenir l’attention : une femme qui, en 1939, décide de défier la Manche à la nage, quelques jours avant la Seconde Guerre mondiale. Le cadre était prometteur, l’exploit impressionnant, et la figure méritait d’être ressortie de l’ombre. Le film de Frida Kempff s’intéresse à Sally Bauer sous l’angle de la lutte personnelle autant que sportive.
Suède, 1939. Alors que l’ombre de la Guerre plane sur l’Europe, Sally Bauer, mère célibataire de 30 ans, rêve d’un autre combat : traverser la Manche à la nage et entrer dans l’Histoire. Mais son ambition dérange. Incomprise par la société et menacée par sa propre famille, elle est confrontée à un choix déchirant : renoncer à ses aspirations ou défier l’ordre établi. Pas seulement pour battre un record, mais pour prouver qu’une femme peut choisir son destin.
Le récit s’ouvre sur une période sombre de sa vie : reniée par sa famille, mère célibataire ayant perdu la garde de son enfant, fragilisée par une relation avec un journaliste danois marié, elle se retrouve dans une précarité douloureuse. Ces choix scénaristiques renforcent la dureté de son parcours, même s’ils s’éloignent de la réalité historique. La vraie Sally Bauer n’aurait pas vécu une marginalisation aussi extrême, ce qui interroge sur la volonté de dramatiser à ce point sa situation. Ce parti-pris n’enlève rien au jeu de Josefin Neldén, qui donne à Sally une présence physique et émotionnelle très marquée. L’actrice transmet les tensions internes du personnage : la fatigue, la solitude, l’entêtement, mais aussi ce besoin presque vital de se prouver quelque chose.
La caméra la suit de près, souvent en plans serrés, accentuant l’impression d’oppression. La lumière froide, parfois presque métallique, renforce cette atmosphère. Le film s’inscrit dans un réalisme âpre qui donne à chaque scène un poids particulier, comme si tout reposait sur ses épaules. La première partie du récit se concentre surtout sur l’intime. Le film prend le temps d’installer les blessures, les reproches, les regrets. La relation à son enfant devient un moteur, mais aussi une entrave émotionnelle qui l’empêche d’avancer librement. Cette dimension ajoute une complexité intéressante au personnage, même si certaines séquences s’étirent au point de ralentir l’ensemble.
J’ai parfois eu la sensation que la narration peinait à avancer, coincée dans le drame personnel au détriment du volet sportif, pourtant central dans l’histoire de Sally Bauer. C’est lorsque le film quitte les tensions familiales pour entrer dans l’eau que l’énergie change. La traversée du Kattegat donne lieu à des scènes parmi les plus réussies du long-métrage. La mer devient à la fois un adversaire et un refuge. L’eau claque, le froid mord, la respiration se coupe. Ces passages maritimes montrent une Sally qui semble enfin exister pour elle-même, loin des attentes sociales qui l’étouffent. Ils apportent un souffle plus dynamique, plus viscéral, que j’aurais aimé retrouver plus souvent.
Le film évoque aussi le rôle du journaliste sportif avec qui Sally a eu une relation complexe. Son soutien n’efface pas la dureté du jugement extérieur auquel elle est confrontée. Ce regard constamment posé sur elle, ces reproches de mauvaise mère, ces critiques contre son ambition, composent un environnement où chaque geste devient une transgression. Ce point, à mes yeux, est l'une des forces du film : montrer l’hostilité qui entoure une femme qui refuse de rester à la place qu’on lui impose. Sally Bauer ne veut pas être réduite à un rôle unique. Elle veut écrire sa propre histoire, même si cela heurte les conventions. Cette dimension fait écho à de nombreux récits contemporains, où les ambitions féminines continuent d’être regardées avec suspicion.
Le film ne le dit pas frontalement, mais le montre dans les attitudes, les silences, les remarques. Le message n’est jamais forcé, il traverse simplement le parcours de Sally. Là où le film laisse une vraie frustration, c’est dans la place accordée à la traversée de la Manche. Cet exploit, pourtant fondateur dans la vie de Sally Bauer, apparaît presque en marge du récit. Les préparatifs prennent beaucoup de place, mais le moment tant attendu se révèle étonnamment bref. Pour quelqu’un comme moi, qui découvrait complètement cette figure historique, cela donne l’impression de passer à côté de l’essentiel.
Le film possède toutes les clés pour offrir une immersion totale dans cette épreuve mythique, mais choisit de rester davantage dans l’intériorité du personnage. Cela crée un léger déséquilibre, surtout lorsque l’on sait que d'autres films récents sur la natation, plus centrés sur l'accomplissement sportif, ont réussi à capter la force de ce type de défi. La réalisation possède malgré tout une vraie cohérence. Les images sont travaillées, les textures de l’eau sont très présentes, et la mise en scène cherche à rester au plus près de la physicalité du personnage. Le réalisme est constant, parfois trop, mais il sert le propos d’une femme qui avance contre tout ce qui la contrarie : la société, les institutions, les traditions, et même son propre corps.
Le film rappelle également que Sally Bauer ne cherchait pas seulement un record. Elle voulait prouver que la natation n’était pas réservée aux hommes. Elle voulait forcer l’époque à la regarder autrement. Cette détermination transparaît dans le jeu de Josefin Neldén, même lorsque la narration manque d’élan. Chaque geste de son personnage traduit cette lutte contre un monde qui ne lui laisse que des portes entrouvertes.
Note : 5/10. En bref, Sally Bauer, à contre-courant n’est pas un film parfait et manque parfois d’audace, mais il rappelle qu’il existe des héroïnes dont le courage mériterait d’être connu. Cette nageuse, déterminée à traverser bien plus que la Manche, retrouve grâce au cinéma un espace où son histoire peut enfin respirer.
Sorti le 13 août 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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