23 Novembre 2025
Through the Graves the Wind is Blowing // De Travis Wilkerson. Avec Travis Wilkerson, Ivan Peric et Matilda Jane Wilkerson.
Découvrir un film qui s’attaque de front à l’extrême droite contemporaine n’a rien d’anodin. On ne tombe pas par hasard sur Through the Graves the Wind is Blowing, et encore moins sur la filmographie de Travis Wilkerson, cinéaste qui revendique depuis longtemps un cinéma frontal, radical, entièrement tourné vers la dénonciation politique. Son nouveau projet s’inscrit dans cette lignée, avec une ambition théorique qui force le respect. Pourtant, malgré la puissance du sujet et la sincérité évidente de la démarche, le film finit par susciter une impression mêlée : l’intérêt est réel, mais la forme, à force de rigidité, éloigne parfois au lieu d’impliquer.
Un détective frustré tente de résoudre une série de meurtres à Split, en Croatie.
Dès les premières minutes, Wilkerson place le spectateur sur un terrain instable. Une image presque immobile, granuleuse, limite abstraite, s’effrite sous l’effet du vent ; un visage apparaît par fragments, comme si le cinéaste tentait d’arracher la vérité aux ténèbres. Le procédé a de la force. L'idée d’une identité qui se disloque sous la pression de l’histoire trouve même un écho immédiat dans notre époque, où les violences réactionnaires ressurgissent sans retenue. Mais cette approche visuelle, aussi cohérente soit-elle avec le sujet, devient à la longue un filtre qui empêche d’entrer pleinement en contact avec la réalité qu’elle désigne. L’abstraction prend le dessus, et ce qui devait révéler semble parfois masquer.
Le film repose en grande partie sur une succession d’images fixes ou ralenties, associées à une voix-off qui ne laisse que peu d’espace au silence. Wilkerson commente, analyse, explique, presque sans interruption. Cette parole est instruite, informée, souvent glaçante dans ce qu’elle décrit. Elle revient sur les liens familiaux que le cinéaste entretient malgré lui avec des figures du suprémacisme blanc, sur des épisodes refoulés de l’histoire américaine, sur un climat politique qui n’a jamais vraiment cessé d’être dangereux. Mais ce flux verbal continu finit aussi par créer une distance. La parole remplace parfois l’émotion, comme si la mise en scène n’avait pas suffisamment confiance dans la force brute des images.
À plusieurs reprises, le film trouve pourtant un équilibre plus délicat. Notamment lorsque Wilkerson renonce à commenter et se contente de filmer des lieux : des forêts silencieuses, des maisons perdues dans les plaines, des champs où le vent fait onduler l’herbe comme un tissu vivant. Dans ces moments, le film semble respirer. La mémoire enfouie devient palpable, et la violence de la filiation oppressive s’inscrit soudain dans l’espace. On comprend alors ce que Wilkerson cherche : interroger un héritage qu’il n’a pas choisi, montrer que le passé continue de souffler sur le présent, de façon presque organique. Mais ces instants de grâce restent trop rares.
Le film retombe vite dans un dispositif très rigide, presque verrouillé de l’intérieur. La radicalité de la forme, pensée pour déranger, finit paradoxalement par uniformiser les émotions. Ce n’est pas que le film manque d’idées — au contraire, il est rempli d’associations de pensées, de références historiques, de ruptures formelles — mais il peine à les laisser vivre. L’expérimentation devient un cadre, puis un carcan. Ce style peut évidemment séduire ceux qui adhèrent déjà au cinéma-essai militant. Wilkerson reste fidèle à ce qu’il défend depuis ses débuts : un regard sans concession sur la violence américaine, un refus de l’esthétique confortable, une manière d’utiliser la caméra comme outil d’exhumation.
Mais pour qui s’attend à une exploration plus incarnée, le film peut laisser un goût d’inachevé. Il expose mais n’ouvre pas toujours ; il dénonce mais dialogue peu ; il montre la fracture sans laisser le spectateur l’habiter. Sur le plan politique, impossible de nier la pertinence du propos. Le film prend acte d’une montée des extrémismes qui ne se contente plus de murmurer mais agit, recrute, se montre, se revendique. Cette réalité traverse tout le récit et donne au film son urgence. Wilkerson ne parle pas d’un passé révolu : il décrit un présent qui se répète, un cycle qui se réactive sans cesse. C’est sans doute là que réside le cœur du projet.
Mais encore une fois, cette force thématique se heurte à un rythme lent, parfois monotone, où chaque image semble durer un souffle de trop. Le côté performance de la mise en scène finit également par interroger. Certains passages s’étirent au point de diluer leur propre puissance. D’autres semblent pensés comme des manifestes visuels, plus que comme des séquences de cinéma. Rien de problématique en soi, mais l'ensemble devient une expérience qui demande une grande disponibilité mentale, sans toujours offrir en retour un mouvement sensible ou narratif qui accroche. Il serait injuste de dire que le film est vide ou vain. Au contraire, il possède une densité thématique rare, une volonté farouche de regarder la violence en face, et même une forme de courage dans sa manière d’affronter un héritage familial toxique.
Mais il a tendance à s’enfermer dans une posture analytique, qui empêche l’émotion brute de surgir. Le spectateur se retrouve souvent témoin, mais rarement impliqué. A la fin du film, la sensation dominante était double : d’un côté, l’impression d’avoir assisté à une œuvre nécessaire, qui refuse la facilité et pose des questions que le cinéma aborde encore trop timidement ; de l’autre, une frustration persistante, comme si le film n’avait pas entièrement trouvé la forme capable de soutenir son ambition.
Through the Graves the Wind is Blowing est un film qui mérite d’être vu, discuté, débattu. Mais il reste un cinéma qui exige plus qu’il ne donne. Un cinéma qui expose brillamment les fondations de la violence, mais qui se perd parfois dans son propre dispositif. On en sort ébranlé intellectuellement, mais pas toujours touché là où le cinéma, parfois, frappe le plus fort : au cœur.
Note : 4/10. En bref, Through the Graves the Wind is Blowing est un film qui mérite d’être vu, discuté, débattu. Mais il reste un cinéma qui exige plus qu’il ne donne. Un cinéma qui expose brillamment les fondations de la violence, mais qui se perd parfois dans son propre dispositif.
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