18 Novembre 2025
Toutes pour une // De Houda Benyamina. Avec Oulaya Amamra, Sabrina Ouazani et Déborah Lukumuena.
Je n’aime pas tirer sur l’ambulance car je me suis dit que les gens n’avaient peut-être pas compris Toutes pour une et que le film était finalement bon. La perspective de retrouver Houda Benyamina derrière la caméra éveillait un certain enthousiasme, surtout après Divines, qui m’avait vraiment marqué. Son énergie, sa façon de capter des corps en mouvement, sa manière d’embrasser la rue et la pulsation d’un monde en colère… tout cela donnait envie d’y croire. Et puis vient le moment où le film commence, où l’idée de départ paraît solide, où la promesse d’un récit d’aventure féministe semble tenir la route.
Quand Sara, jeune fille en fuite, découvre que les Trois Mousquetaires qui protègent la Reine de France sont en réalité des femmes, elle décide de partir avec elles et de suivre leur exemple : se transformer pour être libre, se transformer pour être soi…
Et malgré tout, un constat s’impose peu à peu : quelque chose cloche. Quelque chose dérape, doucement mais sûrement. Ce n’est pas un désastre, loin de là. Mais c’est un film qui rate son élan, comme un cavalier lancé trop tôt, qui finit par s’essouffler avant même d’avoir atteint la plaine. Toutes pour une cherche à dynamiter le roman de Dumas en le relisant par le prisme du féminisme contemporain. Sur le papier, l’idée a de quoi séduire : des mousquetaires au féminin, un récit qui mélange cape, épée, humour et critique sociale. Sauf qu’à l’écran, la mécanique grince. Ce qui frappe d’abord, c’est l’écriture. Les dialogues semblent coincés entre deux époques, tiraillés entre un vocabulaire classique et des formulations actuelles qui arrivent sans transition.
L’intention est claire : moderniser le genre. Mais la modernité ne prend pas. Elle se superpose, elle ne s’incarne pas. Le résultat manque de naturel, comme si chaque phrase devait absolument prouver quelque chose. Le film veut être drôle, vif, mordant. Il veut casser l’image figée des récits d’époque. Mais cet humour forcé finit par plomber le rythme au lieu de le dynamiser. Le féminisme assumé aurait pu offrir un vrai souffle. Le sujet est posé : la place des femmes, la domination masculine, les rapports de pouvoir. Mais à force de marteler son message, le film perd cette finesse qui permet de toucher juste. Par moments, la misandrie devient un ressort comique, et le rire se transforme en grimace.
L’intention n’est pas mauvaise, elle est simplement trop appuyée, trop démonstrative. Là où Divines arrivait à mêler l’énergie de la colère et la chaleur des liens, Toutes pour une semble coincé entre revendication et caricature. Heureusement, la prestation du quatuor d’actrices relève un peu la barre. Elles se battent, littéralement et figurativement, pour donner de l’épaisseur à leurs personnages. On sent une réelle complicité entre elles, une envie de jouer ensemble, de créer une dynamique de groupe solide. Le film leur doit beaucoup : leur présence donne de la chaleur à un récit qui reste souvent froid dans son exécution. Visuellement, le film propose quelques idées intéressantes.
Les paysages d’Occitanie et de Méditerranée donnent de l’air au récit. Certaines scènes d’action, mêlant combat à l’épée et affrontements plus physiques, apportent un peu de modernité au genre. Pourtant, ces moments restent trop isolés pour insuffler une véritable cohérence. Le film change régulièrement de ton — comédie, drame, aventure, western — sans choisir ce qu’il veut être. Cette instabilité peut intriguer, mais elle finit surtout par fatiguer. Le plus frustrant reste peut-être l’utilisation de l’éclairage naturel. L’idée est séduisante : jouer sur la lumière brute, donner un style authentique. Le résultat, lui, laisse souvent perplexe.
Trop de scènes deviennent illisibles, à tel point que la mise en scène semble sacrifiée au nom d’un réalisme mal contrôlé. Le problème n’est pas seulement esthétique : la compréhension des enjeux en souffre, et avec elle l’immersion. À cela s’ajoutent des choix musicaux déconcertants. Les chansons modernes parachutées au milieu d’un film d’époque donnent l’impression d’un collage maladroit. L’écart de ton est trop grand. L’intégration manque de fluidité. Là encore, on sent la volonté d’inscrire le film dans une modernité assumée, mais le résultat tombe à plat. Il existe pourtant quelques scènes réussies, des éclairs qui rappellent ce dont Benyamina est capable.
Une séquence en particulier, autour de la reine et du roi, se détache clairement. Le ton est plus libre, plus culotté, presque irrévérencieux. À cet instant précis, le film retrouve du souffle, retrouve une audace qui lui va bien. Mais ce sont des moments isolés, des bulles qui éclatent vite. L’histoire d’aventure, elle, manque d’ampleur. Les péripéties liées à la cour n’ont pas l’impact espéré, les enjeux peinent à prendre forme. Certaines scènes semblent posées là pour décorer, sans grande utilité narrative. Quant au rythme, il oscille en permanence : démarrage solide, ventre mou au milieu, tentative de relance finale. À force de vouloir toucher à tout, le film se disperse.
Il reste le message. L’idée de montrer des femmes qui prennent les armes, qui se mettent en danger pour leur liberté, possède quelque chose de fort. Le film tente d’articuler cette idée autour de valeurs de sororité et d’émancipation. Malheureusement, le glissement constant entre discours militant et humour pesant brouille les intentions. L’ensemble devient confus, parfois maladroit, et perd la force qu’il aurait pu avoir. Au fond, Toutes pour une n’est pas un mauvais film dans le sens strict. C’est un film qui manque sa cible, qui hésite, qui se bat contre ses propres choix. Un film plein de volonté mais à court de précision. Derrière chaque décision se cache une bonne intention, mais la bonne intention ne suffit pas à faire un bon récit.
Ce que je retiens, c’est une déception mesurée. Pas de colère, pas de rejet, juste un sentiment d’occasion gâchée. Il y avait là de quoi signer un film d’aventure moderne, drôle, libre, engagé. À la place, reste une œuvre inégale, qui tente beaucoup mais réalise peu. Les actrices méritaient un meilleur écrin. L’idée méritait un traitement plus affiné. Et Houda Benyamina reste une réalisatrice dont j’attends encore beaucoup, parce que son talent ne fait aucun doute — même si, ici, il se perd un peu dans les sables mouvants de l’ambition mal canalisée.
Note : 3/10. En bref, il y avait là de quoi signer un film d’aventure moderne, drôle, libre, engagé. À la place, reste une œuvre inégale, qui tente beaucoup mais réalise peu. Les actrices méritaient un meilleur écrin.
Sorti le 22 janvier 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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