11 Novembre 2025
Nails arrive dans un paysage télévisuel saturé de récits anxieux et de drames familiaux au cordeau. Cette série espagnole, imaginée et réalisée par Araceli Álvarez de Sotomayor, s’inscrit dans un registre plus léger, mais pas anodin : une comédie chorale centrée sur quatre femmes qui se rencontrent dans un salon de manucure et finissent par y bâtir un espace d’émancipation discret, presque clandestin. Huit épisodes de quarante minutes composent cette première saison, tournée entre Madrid et Bilbao, qui mêle satire douce, portrait social et humour de situation. Ce qui frappe d’emblée dans Nails, c’est son cadre.
Quatre femmes d’âges et de milieux sociaux différents nouent une amitié étroite grâce à leurs visites régulières dans un salon de beauté, confrontées aux attentes sociétales de perfection et encouragées à réévaluer leurs vies et leurs identités personnelles.
Le salon de manucure devient un véritable microcosme du féminin contemporain : un lieu où les conversations futiles se transforment en confidences profondes, où les gestes précis du soin des ongles masquent une autre forme de reconstruction, plus intime. Le vernis, au sens propre, recouvre les fissures d’existences mises à l’épreuve par le travail, la maternité ou les relations amoureuses. Ce décor apparemment anodin devient un espace de résistance tranquille, un terrain d’expérimentation pour des femmes qui n’avaient plus l’habitude de se choisir elles-mêmes. La série suit Lina, Vanessa, Irene et Marilís — quatre trajectoires qui n’auraient jamais dû se croiser.
L’une est cadre épuisée par la compétition, l’autre tente de redéfinir sa place dans un couple qui s’étiole, une troisième s’accroche à des rêves laissés de côté, et la dernière cherche simplement à tenir debout entre famille et travail. Ce qu’elles partagent, au fond, c’est une forme de fatigue lucide. À mesure que les épisodes avancent, leur amitié devient une respiration. Sans grands discours, sans slogans, Nails raconte la solidarité comme un acte de survie émotionnelle. L’écriture d’Álvarez de Sotomayor s’appuie sur des situations du quotidien, observées avec bienveillance. Il n’y a ni démonstration ni morale : les dialogues captent le ton des discussions de salon, où le banal côtoie le grave sans hiérarchie.
Dans ces moments suspendus, entre une lime à ongles et un café, se glissent des réflexions sur la pression sociale, la charge mentale, la peur du jugement ou l’épuisement face aux injonctions contradictoires. Le ton reste léger, mais ce qu’il effleure résonne longtemps. La série ne cherche pas à masquer son ambition sociale, mais elle l’enveloppe d’humour. C’est là que réside sa particularité : la critique du patriarcat n’y prend jamais la forme d’un manifeste. Elle s’exprime plutôt dans l’ironie, dans les maladresses de personnages qui tentent de s’affranchir sans toujours savoir comment. Certains épisodes tournent à la comédie de mœurs, d’autres flirtent avec la satire douce.
Le résultat n’est pas uniforme, mais il garde une cohérence : montrer la complexité du féminin sans le réduire à une posture victimaire ou héroïque. Visuellement, Nails assume un univers coloré, presque sucré. Les tons pastel, les néons et les accessoires criards créent une atmosphère qui contraste volontairement avec le fond du propos. Ce jeu entre apparence et profondeur traverse toute la série : le brillant de surface cache les doutes et les manques. La réalisatrice exploite ce décalage avec finesse. Les scènes les plus drôles sont souvent celles où rien d’important ne semble se dire, mais où tout se comprend dans les silences, les regards ou un simple geste d’hésitation.
Le travail des actrices donne corps à cette écriture intimiste. Cristina Castaño incarne une Lina tendue, toujours à la limite de la rupture, sans jamais basculer dans le cliché de la femme “forte” qui doit tout contrôler. Marimar Vega, Gracia Olayo et Teresa Cuesta complètent ce quatuor avec une justesse d’ensemble remarquable. Chacune trouve un espace pour exister sans écraser les autres. L’équilibre du groupe fonctionne précisément parce qu’il repose sur la dissonance : différentes origines, âges, parcours, ambitions. Leurs désaccords deviennent le ciment d’une amitié crédible. Là où d’autres comédies contemporaines cherchent l’efficacité à tout prix, Nails prend le temps.
Le rythme parfois inégal fait partie de sa logique. Certaines scènes semblent s’étirer inutilement, mais cette lenteur sert la sincérité du propos. Elle permet aux personnages d’exister au-delà de leurs fonctions narratives. On comprend peu à peu leurs gestes, leurs contradictions, leurs limites. Même les figures masculines, souvent reléguées à l’arrière-plan, bénéficient d’un traitement nuancé. Les hommes de Nails ne sont ni coupables ni héros : simplement perdus dans une époque où les rôles établis se fissurent. D’un point de vue de mise en scène, la série privilégie la proximité. La caméra reste souvent à hauteur humaine, presque documentaire, ce qui renforce la sensation d’intimité.
Les dialogues sont filmés sans artifice, avec une fluidité qui laisse place aux respirations naturelles. Ce choix donne à l’ensemble une texture authentique. On sent la volonté d’éviter la surenchère esthétique pour mettre en avant les émotions quotidiennes, celles qui ne s’expriment pas en cris mais en gestes minuscules. Cependant, Nails ne parvient pas toujours à maintenir l’intensité de son regard. À partir du cinquième épisode, certaines situations se répètent : disputes conjugales, dilemmes professionnels, confidences nocturnes. Le propos, d’abord finement esquissé, s’affadit parfois dans des boucles narratives convenues. Ce léger essoufflement n’annule pas les qualités de la série, mais rappelle qu’elle reste avant tout une comédie télévisée, soumise à ses propres contraintes de rythme et de format.
Malgré cela, il serait injuste de réduire Nails à une simple série feel-good. Derrière son apparente légèreté se cache une véritable réflexion sur la manière dont les femmes se réapproprient leur temps, leur corps et leur parole. Le salon devient un espace de reconstruction lente, presque thérapeutique, où la manucure se transforme en métaphore du soin de soi. C’est dans ces moments que la série trouve sa voix la plus juste. En filigrane, Nails interroge aussi le rôle de la fiction dans la représentation du quotidien. Sans effets spectaculaires ni crises existentielles amplifiées, elle choisit la voie modeste de la reconnaissance : montrer ce que beaucoup vivent sans toujours le dire.
Cette approche explique peut-être pourquoi la série divise : certains y verront une chronique douce-amère manquant d’audace, d’autres une forme d’honnêteté rare dans la comédie télévisée actuelle. En fin de compte, Nails n’essaie pas de réinventer le féminisme à l’écran ni de livrer un manifeste social. Elle propose simplement un regard humain, parfois ironique, sur la manière dont les femmes se débrouillent avec les attentes d’un monde qui ne leur laisse pas beaucoup de marge. Entre éclats de rire et moments de silence, elle dessine un portrait collectif où chaque détail compte : un vernis écaillé, un mot de trop, une main tendue.
Ce n’est ni une révolution ni un manifeste, mais une observation sensible des contradictions modernes. Une comédie qui, sous ses airs légers, invite à regarder autrement ce qu’on croyait connaître : la routine, l’amitié, le soin de soi comme acte de résistance tranquille.
Note : 5.5/10. En bref, Nails n’essaie pas de réinventer le féminisme à l’écran ni de livrer un manifeste social. Elle propose simplement un regard humain, parfois ironique, sur la manière dont les femmes se débrouillent avec les attentes d’un monde qui ne leur laisse pas beaucoup de marge.
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