Critique Ciné : Abigail before Beatrice (2025)

Critique Ciné : Abigail before Beatrice (2025)

Abigail before Beatrice // De Cassie Keet. Avec Olivia Taylor Dudley, Riley Dandy et Shayn Herndon.

 

Abigail Before Beatrice n’est pas un film sur une secte au sens classique du terme. Ce n’est pas un récit centré sur la montée d’un gourou ou sur la chute spectaculaire d’un groupe isolé. Le film de Cassie Keet s’intéresse surtout à l’après. À ce qu’il reste quand tout est fini, quand le leader est en prison, quand les autres sont partis, et qu’une seule personne n’a jamais vraiment réussi à s’en aller. L’histoire commence de manière presque banale. Beatrice erre autour d’une ferme de l’Arkansas, aujourd’hui habitée par Will, un père célibataire, et sa fille adolescente. Elle vient cueillir des fraises dans un potager qu’elle a elle-même planté autrefois. 

 

Une femme isolée est confrontée à son passé lorsqu'un ancien membre de la secte la contacte avec la nouvelle que leur leader a été libéré de prison plus tôt que prévu.

 

Très vite, un accord se met en place : elle peut continuer à venir, à condition de prévenir et de donner un coup de main. Ce point de départ pourrait annoncer un drame rural ou un thriller discret. En réalité, il s’agit surtout d’un portrait de femme brisée, figée dans un passé qu’elle refuse de regarder en face. Beatrice est un personnage troublant dès les premières scènes. Elle est douce, maladroite, presque effacée, mais quelque chose cloche. Les cicatrices sur ses poignets, son regard fuyant, sa façon de s’accrocher à des gestes simples comme faire de la confiture ou vendre des pots de fraises racontent déjà beaucoup. Elle vit seule, travaille comme téléopératrice, et semble coupée du monde. 

 

Le film installe ce malaise sans jamais forcer le trait, en laissant le spectateur comprendre que cette femme porte un poids immense. La bascule arrive avec le retour d’Abigail. Ancienne membre de la même communauté, elle vient prévenir Beatrice d’une nouvelle inquiétante : Grayson, le leader de la secte qui vivait autrefois sur cette ferme, vient d’être libéré de prison. Là où Abigail a réussi à prendre du recul, Beatrice reste persuadée de son innocence. Pire encore, elle continue de le voir comme une figure presque divine. C’est à partir de ce décalage que Abigail Before Beatrice devient vraiment dérangeant. Le film adopte une structure en trois parties, non linéaire, qui permet de mieux comprendre les liens entre les personnages. 

 

Les retours en arrière montrent la vie au sein de la secte, l’arrivée d’Abigail, le fonctionnement de ce groupe exclusivement féminin dirigé par Grayson, et les fissures qui apparaissent peu à peu. Mais Cassie Keet évite soigneusement de transformer ces scènes en catalogue de violences ou en démonstration explicative. Ce qui l’intéresse, ce sont les mécanismes émotionnels : le besoin d’appartenance, la solitude, la soif d’être vue et aimée. Beatrice est au cœur de tout. Son attachement au lieu, à Grayson, à cette « famille » dysfonctionnelle, est moins idéologique qu’affectif. Elle a trouvé dans la secte une forme de refuge, un cadre qui donnait un sens à son existence. Quand tout s’écroule, il ne reste rien. 

 

Le film montre avec beaucoup de justesse cette idée rarement explorée : certaines victimes ne veulent pas être sauvées, parce que sortir du système signifie affronter un vide encore plus effrayant. Olivia Taylor Dudley livre une performance impressionnante de retenue. Son jeu repose beaucoup sur les silences, les regards, cette impression constante que Beatrice est ailleurs, légèrement décalée par rapport au monde réel. Elle n’est jamais caricaturale, jamais « folle » au sens cinématographique du terme. Elle est juste perdue. Chaque scène renforce ce sentiment de fragilité, et le film devient progressivement plus douloureux à regarder, tant il s’acharne à rappeler à quel point Beatrice est vulnérable.

 

Face à elle, Riley Dandy incarne une Abigail plus lucide, mais pas indemne. Elle aussi a été marquée par cette expérience, même si elle a réussi à mettre de la distance. La relation entre les deux femmes est l’un des grands points forts du film. Il y a entre elles un mélange d’amour, de culpabilité, de colère et de regret. Rien n’est jamais clairement nommé, et c’est ce flou qui rend leur lien crédible. Abigail voit ce que Beatrice refuse d’admettre, et cette asymétrie crée une tension constante. Grayson, le gourou, est volontairement traité de manière discrète. Il n’est pas présenté comme un monstre spectaculaire, mais comme un homme à l’écoute, rassurant, capable de dire exactement ce que ces femmes avaient besoin d’entendre. 

 

Ce choix peut frustrer, car le film n’explique jamais totalement pourquoi il exerce une telle emprise. Mais c’est aussi ce qui rend le propos plus intéressant : le pouvoir de manipulation ne vient pas toujours d’un charisme écrasant, mais souvent d’une capacité à exploiter les failles. Visuellement, Abigail Before Beatrice adopte un ton froid, mélancolique, presque distant. La ferme, les routes vides, les intérieurs ternes participent à cette impression de stagnation. La mise en scène est sobre, parfois un peu trop, mais cohérente avec le sujet. Le film avance lentement, sans chercher à relancer artificiellement l’attention. Ce rythme pourra en décrocher certains, surtout au milieu, mais il correspond à l’état mental de son héroïne.

 

Le scénario soulève beaucoup de questions et refuse d’y répondre clairement. Qu’est-ce qui pousse quelqu’un à rester fidèle à un système qui l’a détruit ? Est-il possible de reconstruire son identité après une telle expérience ? Le film ne propose pas de solution facile, ni de conclusion vraiment apaisante. Cette frustration est assumée. La réalité, ici, est complexe, et la guérison n’est ni rapide ni linéaire. Abigail Before Beatrice est donc un film exigeant, parfois inconfortable, qui préfère l’émotion à l’explication. Il ne renouvelle pas totalement le cinéma sur les sectes, mais il apporte un regard plus intime, centré sur les dégâts invisibles. 

 

Note : 6.5/10. En bref, malgré quelques longueurs et un propos parfois trop elliptique, l’ensemble reste marquant grâce à son écriture sensible et à l’interprétation de son actrice principale. Un film qui ne cherche pas à choquer, mais qui laisse une impression durable, précisément parce qu’il parle de blessures qui ne se referment pas facilement.

Prochainement en France

 

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