2 Décembre 2025
Once Upon a Time in Gaza // De Tarzan Nasser, Arab Nasser. Avec Nader Abd Alhay, Majd Eid, Ramzi Maqdisi.
Once Upon a Time in Gaza ne se présente pas comme un documentaire sur Gaza, mais plutôt comme une fiction profondément ancrée dans la réalité de cette ville. Les frères Tarzan et Arab Nasser, déjà connus pour leurs films précédents, proposent ici un cinéma qui se veut à la fois protecteur et témoin, où le récit devient un bouclier face à un monde marqué par la violence et l’injustice. Le film, présenté à la section « Un Certain Regard » du Festival de Cannes 2025, y a remporté le prix de la mise en scène, une reconnaissance qui souligne la singularité de leur approche. L’intrigue se déroule à Gaza en 2007, quelques mois après l’instauration du blocus.
Il était une fois, à Gaza en 2007. Yahya, étudiant rêveur, se lie d’amitié avec Osama, dealer charismatique au grand cœur. Ensemble, ils montent un trafic de drogue, caché dans leur modeste échoppe de falafels. Mais ils croisent le chemin d’un flic corrompu venu contrarier leur plan.
Le récit suit Yahya, un étudiant désabusé, et Osama, propriétaire d’un stand de falafels et dealer local. Ensemble, ils se lancent dans un trafic de médicaments dissimulés dans des sandwiches, jusqu’à se heurter à Abu Sami, un policier corrompu. Ce trio constitue le cœur du film, chacun des personnages incarnant une facette de la vie à Gaza : la débrouillardise, la solidarité, mais aussi la confrontation avec des forces qui les dépassent. Le film prend ensuite un virage inattendu lorsque Yahya devient acteur malgré lui dans un programme de propagande, symbole d’une génération coincée entre survie et illusions. Le choix des frères Nasser de situer l’histoire dans leur ville natale, mais en exil, confère au film une tension particulière.
Il s’agit d’un cinéma qui observe, qui s’inscrit dans le réel tout en assumant pleinement ses partis pris de fiction. L’humour, souvent absurde, se mêle à la tragédie, créant un équilibre fragile mais fascinant. Certaines scènes, comme le trafic de médicaments ou les discussions légères entre Yahya et Osama, déploient un comique de situation qui surprend par sa justesse. Le rire, ici, devient un acte de résistance, un moyen de garder un peu d’humanité dans un environnement oppressant. Structuré en deux parties très distinctes, le film offre une première moitié centrée sur le quotidien des personnages, leur amitié, leurs espoirs et leurs petites victoires.
On y voit Yahya et Osama vaquer à leurs occupations, profiter de moments simples, parfois même festifs, comme une scène de danse où Osama se lâche complètement. Ces moments de légèreté sont contrebalancés par des rappels constants de la situation politique, souvent discrets mais toujours présents : un journal, un reportage télévisé, des bombardements au loin. La première partie séduit par son humanité et la tendresse portée à ces personnages ordinaires. La seconde partie, en revanche, prend une tournure plus sombre et tragique. La mort d’Osama lors d’une bavure policière bouleverse Yahya, et le récit bascule vers la vengeance et la mise en abyme cinématographique.
Yahya, repéré pour jouer dans le premier film d’action palestinien, se retrouve plongé dans un rôle qui résonne étrangement avec sa propre histoire. Cette bifurcation transforme le film en tragi-comédie, mêlant thriller, drame et comédie humaine, mais elle se fait parfois au prix d’une cohérence narrative moins fluide. Le rythme décousu et la structure en deux temps ne facilitent pas toujours l’adhésion totale, mais ils participent aussi à cette sensation de chaos qui reflète le quotidien à Gaza. Le film brille surtout par sa capacité à humaniser ses personnages. Ni héros, ni victimes, ils sont présentés avec leurs contradictions : Yahya hésite, Osama triche et contourne la loi, Abu Sami exploite son pouvoir.
Cette galerie de personnages rend palpable la complexité de la vie dans une ville assiégée. Les Nasser montrent que même dans un contexte dramatique, la vie continue, avec ses joies simples et ses luttes quotidiennes. Il y a quelque chose de profondément vivant dans ces interactions, quelque chose qui dépasse le drame politique pour atteindre une dimension universelle. La mise en scène, inventive et audacieuse, mérite également d’être soulignée. Les réalisateurs jouent avec les codes du western spaghetti et du film noir, introduisant des clins d’œil à des genres cinématographiques variés tout en restant ancrés dans le réel.
L’ouverture du film, par exemple, cite le discours hors-sol d’un président américain imaginant Gaza comme une Riviera. Ce choix décalé donne le ton : il y a de l’humour et du cynisme, mais toujours au service d’une réflexion plus large sur la situation de la ville. Le film se transforme ainsi en un théâtre surréaliste où l’art devient un acte de résistance et un geste de tendresse. Les acteurs contribuent largement à cette réussite. Nader Abd Alhay incarne Yahya avec une nuance touchante, captant la fragilité et la détermination de son personnage. Majd Eid, en Osama, apporte chaleur et humanité, et Ramzi Makdessi, en Abu Sami, incarne parfaitement la corruption et l’arbitraire.
Les interactions entre eux, notamment les scènes où Yahya doit puiser dans ses souvenirs pour convaincre le réalisateur, sont des moments de cinéma pur, où le récit dépasse l’écran pour toucher directement le spectateur. Pour autant, Once Upon a Time in Gaza n’évite pas certaines limites. La fin, brutale et un peu brouillonne, laisse un sentiment d’inachevé. La vengeance de Yahya est mentionnée mais n’a pas l’impact émotionnel attendu, et sa mort lors d’un accident de tournage surprend par sa soudaineté. Ce choix narratif, bien que symbolique, interroge sur la direction que les réalisateurs ont voulu donner à leur récit. Mais peut-être est-ce précisément cette brutalité qui renforce le réalisme de leur vision : la vie à Gaza n’offre pas de conclusions faciles.
En filigrane, le film rappelle que le cinéma palestinien peut être à la fois engagé et profondément humain. Les Nasser n’évitent jamais les questions politiques, mais ils préfèrent les traiter à travers le prisme de la vie quotidienne et de l’absurde. Le film montre comment les habitants de Gaza naviguent entre survie, solidarité et petites ruses pour continuer à exister. Le mélange de comédie, de drame et de thriller rend cette expérience cinématographique unique, capable de faire sourire autant que de provoquer l’émotion. « Once Upon a Time in Gaza » apparaît donc comme une œuvre hybride, fragile et ambitieuse à la fois. Elle propose un regard sur Gaza qui n’est ni angélique ni misérabiliste, mais profondément humain.
Les frères Nasser montrent que le cinéma peut être un moyen de résistance, un outil pour témoigner de la vie dans des conditions difficiles, et un espace où l’absurde et la tendresse coexistent. Malgré ses faiblesses narratives et son rythme parfois irrégulier, le film touche par sa sincérité et par l’attention portée à ses personnages. En conclusion, ce film invite à réfléchir sur la manière dont la fiction peut se faire témoin d’une réalité complexe. Il démontre que même dans les contextes les plus hostiles, l’humanité et l’humour persistent, offrant une lecture à la fois intime et politique.
Note : 7/10. En bref, Once Upon a Time in Gaza est un cinéma qui ose, qui questionne, et qui parvient à rendre compte de la vie, de la survie et de la résistance d’une ville et de ses habitants.
Sorti le 25 juin 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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